MARIACHI





A la nuit tombée, la ville tarentulaire s'étend en des méandres obscurs. Ses bas-fonds regorgent d'une faune délinquante qui boit et gueule à tout va.
Je porte ma Fender sur le dos, une arme dans la poche. J'ai revêtu mon cache-poussière en cuir, un bonnet en peau et des cuissardes en daim.
Noirs.
Je suis en deuil.
— Ola ! Mariachi ! Mariachi ! ricanent des silhouettes avinées, à mon intention.
Ils me prennent pour un musicien de banquet, ou de mariage.


Non, je ne vais pas à un mariage. J'essaie seulement de sauver le mien.
A l'angle de l'avenue Nocher, sous la voûte du perron des Juges, il y a une entrée.
J'aurais dû m'y attendre : des gardiens. Aussi brutaux que des chiens sauvages, dit-on. Je remercie ma mère aujourd'hui. Par son lignage, elle a pu me léguer leur sésame :
— Que veux-tu ?
— Entrer, dis-je, torturé par l'idée qu'on puisse me refuser ce droit de passage.
— Que dois-tu ?
— Rien encore.
— Que peux-tu ?
— Prouver ma sincérité.
— Aux âmes pures, la justice.
— A l'injustice, l'enfer.
Les gardes actionnent alors la lourde porte de bronze.
Peu de gens savent ce qui se passe dans ce lieu. Maints récits tentent de décrire ce que je suis en train de voir.
Escorté par une sentinelle, je traverse d' immenses salles emplies de centaines de gens mutiques et sombres. C'est le monde du silence...
Pas pour longtemps.

La dernière pièce, démesurément vaste, est terrifiante. Des gardes, véritables molosses, violentent ou fouettent cruellement des silhouettes humaines, pitoyables dans leur nudité sanguinolente. Leurs cris déchirent l'espace et se fondent au crépitement d'un immense brasier. Certains, empalés sur des fourches, y sont jetés sans ménagement. Vision d'horreur !...

Nous parvenons enfin face à un portail d'airain qui s'ouvre dans un grincement funèbre.
Me voici au cœur du palais des Ombres. Un chien à trois têtes aussi musculeux que monstrueux aboie sans cesse.
Je suis venu trouver le chef de ces lieux.
Massif et cuirassé de bronze, assis sur un trône d'or incrusté de diamants, il daigne me regarder.
— Qui es-tu ? Que veux-tu ? tonne l'ogre des Enfers.
— Je suis le cithorède de Thrace. Je viens chercher mon hamadryade, ma femme, morte le jour de nos noces .
— Que peux-tu ?
— Jouer, Hadès. Je peux enchanter les âmes et faire taire les maux de tous les êtres et de toutes les bêtes.
Le colosse rit de tout son être. Arrêter les tourments du Tartare ? Charmer les ombres graves des
Champs-Elysées ? Illuminer l'Erèbe ? Impossible !
— Eh bien joue ! hurle-t-il, hilare.

Je connais le pouvoir de ma musique. La muse Calliope, ma mère, me l'a enseigné.
La magie opère. La Fender comble l'espace d'un puissant vibrato. Jamais encore je n'ai joué une élégie si intime et si désespérée.
J'entends les cris se taire. Et peu à peu, à travers les parois de la roche, je sens le phénomène se produire : tous sont pétrifiés. La musique a touché leurs cœurs et ce, même éteints.
Les gardes, Cerbère et même le maître des Enfers se sont tus, ensorcelés, touchés par la grâce symphonique de mon instrument.
Hadès prononce alors ces paroles :
— Tu as charmé les Enfers, Orphée. A cause de ce prodige, je te rends Eurydice. Mais à une seule condition : tu ne dois pas la regarder avant qu'elle n'ait atteint la lumière. Sinon, elle retombera aux Enfers, pour toujours .

Ivre de joie, j'en fais le serment.
Je sens déjà l'ombre d'Eurydice, délicate et muette, suivre mes pas.
Je vais la choyer, et l'aimer et la garder.
Et nous allons tout recommencer.
Tout recommencer.



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