ENSEMBLE (version courte et version longue)




Que d'eau ! C'était bien une île, perdue au milieu de l'océan, autour de laquelle tournoyaient des albatros, striant les airs tumultueux de leurs cris rauques. Des palmiers déchiquetés par les vents bordaient la plage, la jungle en tapissait le fond... C'était un paysage inquiétant.
— C'est un îlot rocheux. Y'a rien ! s'écria Peter en sillonnant l'espace de ses jumelles.
— Ben alors ! Moi ça me fait pas peur ! ironisa Claire.
Ils hurlèrent en même temps : « Hého ! Hého ! Il y a quelqu'un ? » mais personne ne répondit. Ils entendirent juste le bruit de la mer qui déroulaient ses vaguelettes en léchant le sable. Devant, un immense horizon aux nuances turquoise s'étalait, comme la pire des menaces. Une île déserte, perdue au milieu du Pacifique sud et dont ils ne connaissaient ni le nom, ni la longitude. Et l'eau de source ? Où allaient-ils en trouver ? Ils n'avaient qu'une gourde et quelques biscuits intacts dans un étui métallique. Comment allaient-ils survivre ?


Le bateau avait heurté un récif de corail, ces madrépores immenses dont on ne voit que le sommet, comme les icebergs. Le coup avait été fatal. Les passagers, surpris par le choc avaient très vite paniqué. Plusieurs s'étaient immédiatement dirigés vers les canots de sauvetage. C'était presque une émeute. Peter et Claire avaient suivi la masse de gens qui criaient en enfilant leurs gilets de sauvetage. La mer démontée submergeait le bateau de lames impressionnantes. Il fallut de longs moments pour résister au vent et à la force de l'eau. Peter unit toutes ses forces pour manoeuvrer une chaloupe et la mettre à la mer. Les muscles tendus par l'effort, inondé et à demi-assommé par les paquets d'eau qui se jetaient sur lui, furieux qu'il y ait un résistant aussi vaillant face à leurs assauts, Peter luttait. Rien n'aurait pu vaincre sa rage à survivre. Il aida une trentaine de passagers à monter dans le canot et les sauva - du moins c'est qu'il crut – du naufrage.


Mais perdus au milieu de la tourmente marine, battus par les flots, par les vents et terrorisés, ces pauvres gens ne purent résister à la tempête qui déversait sa furie contre eux. La chaloupe se renversa. Ce fut court et tragique. Peter les vit hurler, se débattre, s'éloigner, flotter comme des petits bouchons de liège puis s'enfoncer, fatalement et sans aucun espoir, épuisés, vaincus.
Il réussit par miracle à se rapprocher d'une vergue qui avait chuté dans l'eau et accroché à ce radeau de fortune, il se laissa dériver vers un rivage qu'il voyait là-bas, loin, dans une obscurité bercée par la lune. Mais il aperçut très vite qu'il n'était pas le seul à avoir attrapé le mât. A l'autre extrêmité se tenait une petite silhouette qui se cramponnait comme un coquillage incrusté dans un rocher. Il la reconnut immédiatement... Ils se toisèrent du regard et malgré l'apocalypse océanique qui les cernait, ils surent qu'ils se retrouveraient : ensemble.
Eh oui !... Malheureusement, ils avaient fait naufrage. Malheureusement, ils étaient les deux seuls survivants. Et malheureusement, ils se haïssaient depuis toujours.


Claire cultivait une aversion innée pour Peter. C'était un mâle de la pire espèce : inconscient, machiste, bagarreur et orgueilleux. Peter avait toujours détesté cette fille. Claire était une femelle de la pire espèce : coquette, prétentieuse, toujours prête à humilier son partenaire et à tout faire pour s'attirer la sympathie des autres. Ca faisait longtemps qu'ils se connaissaient et Peter avait fait bien des efforts pour la supporter mais elle prenait toujours le dessus sur lui avec ces intelligences de fille, maligne et trompeuse, tout en perfidie. Cette histoire de bateau, cette expédition en mer, c'est d'abord ¨Peter qui en avait eu l'idée. C'est lui qui avait choisi cet itinéraire de croisière, fait les bagages, examiné les cartes maritimes et préparé le sac de survie : gourde d'eau, minérale, biscuits aux céréales, pâte de fruit nutritive, un canif multifonction, des jumelles, un kit sommaire de pharmacie. Mais Claire avait trouvé le moyen de se moquer de lui quand elle avait constaté qu'il avait omis d'y mettre une boussole. Elle l'avait ridiculisé en lui rappelant leur premier voyage, ça remontait à quelques années déjà où Peter, souhaitant se charger de tout, avait oublié un objet principal : un miroir dont la double fonction permettrait de faire des signaux et même d'allumer un feu. Tout le monde avait ri. Sauf Peter.


— On va faire un radeau avec les troncs de cocotiers. Il faut aller fouiller dans l'épave et trouver de quoi les tailler !
— Il faut d'abord tracer des lettres sur le sable, pour appeler du secours ! Il y a bien des avions qui passent par là ! renchérit Claire et elle se saisit immédiatement d'un gros coquillage échoué à ses pieds pour commencer à écrire.
Ils se mirent à la tâche. Leur survie en dépendait et pour une fois, ensemble, ils avaient eu deux bonnes idées. Peter s'enfonça dans les flots, nagea jusqu'à l'épave. La mer était sereine à présent et le baigna tout son être d'une incroyable douceur. Peter n'eut pas à chercher longtemps. Une caisse qui s'était fracassée sur un rocher aux abords du rivage avait livré sa cargaison dans les eaux bleues. Il dénicha quelques outils puis un rouleau de câbles métalliques. Avec une corde, il attacha ces trésors de la mer autour de sa taille et nagea, en sens inverse, vers la plage.
Mais ils commençaient à avoir faim. Peter rationna d'autorité les quelques victuailles qu'ils possédaient. Dans un geste sacré, il brisa en deux un biscuit aux céréales : le premier. Puis il découpa deux carrés de pâte de fruits (c'était celle à l'abricot qu'il aimait tant). Ensuite, dans deux petites coquilles d'huître vides, il versa l'eau minérale. Puis d'un geste ample qui donnait une allure princière à son mouvement, il déclara d'une voix solennelle : « C'est la ration de la journée. Mange lentement et fais attention pour boire de ne pas en renverser. » Claire eut un petit rire et donna son assentiment par un hochement de tête et tendit précautionneusement sa main pour se servir.
Puis, Peter eut l'idée d'ouvrir une noix de coco. Après tout, il y en avait plein au pieds des arbres et il devait s'assurer que ce fruit de la nature pourrait les aider dans leur survie. Il prit la coque entre ses mains, s'agenouilla et muni d'un tournevis et d'un marteau, il s'avisa de percer un petit trou au sommet de la noix de coco. Mais il lui fallut aller chercher, à la lisière de la jungle, une grosse pierre, plutôt plate qui lui servirait d'appui et rendrait la tâche plus facile.
Il n'osa pas vraiment regarder vers les arbres, les lianes touffues qui couraient au sol et montaient vers la voûte végétale de la forêt. Un rideau de verdure ombrait particulièrement ce côté de l'île. Il se dépêcha de trouver ce qui lui manquait et quand il l'eut trouvé, il revint vers Claire, triomphant, les bras chargés du lourd fardeau. Elle avait dû deviner son appréhension :
 
- Alors ? T'as eu peur ? dit-elle dans un de ses petits sourires narquois dont elle avait le secret
- Ben non... il n'y a pas besoin d'aller dans la forêt, les pierres sont juste devant.

En quelques gestes habiles, Peter fora le trou qui leur permit très vite de se désaltérer du jus de noix de coco qu'ils trouvèrent succulent. Quelle aubaine ! Ils pouvaient compter sur ce don de la nature pour tenir plusieurs jours, semaines, mois même ! Peter était fier de ce qu'il avait fait. Mais voilà que Claire dit quelque chose qui le déstabilisa :

- Faut qu'on trouve à manger aussi ! Les biscuits, ça ne va pas tenir longtemps !

Peter se renfrogna immédiatement. Il avait nagé jusqu'à l'épave pour récupérer des outils, les avait ramenés à la nage, avait trouvé la pierre, permis de manger la noix de coco, avait imaginé le radeau et voilà, ce n'était pas suffisant ! Il fallait toujours que Claire pointe du doigt ce qui n'allait pas.

- Ben vas-y toi, chasser ! rétorqua Peter hargneusement.
- Faut que tu viennes avec moi !
- Ben non, moi je fais le radeau, toi tu fais les courses. Comme ça, c'est partagé ! C'est de la parité ! déclara Peter avec aplomb.

Peter avait souvent entendu ce mot sans vraiment se rendre compte de ce qu'il voulait dire. Aujourd'hui, placé dans des circonstances extraordinaires, il le comprenait bien. Fallait que Claire fasse ses preuves aussi, elle l'avait bien cherché. Peter connaissait, par nombre de récits, les dangers qui habitaient ces flores exotiques. Il pouvait y avoir des espèces animales venimeuses ou monstrueuses... Elle n'aurait qu'à se débrouiller, ça lui apprendrait à toujours le rabaisser.



Claire prit son courage à deux mains. Elle allait lui montrer. Et de quoi de lui en mettre plein la vue encore !
Après s'être servie dans le sac à outils ( tournevis, marteau, corde et jumelles ), elle ceintura son écharpe autour de sa taille, y disposa les objets. Au moment où elle quitta la plage, Peter luj lança :

- Prends un peu d'eau ! On ne sait jamais..., et un rictus de joie amère éclaira son visage
Il transvasa le contenu de la gourde d'eau minérale dans le gros coquillage que Claire avait utilisé puis lui remit le fond d'eau que contenait à présent la bouteille métallique. Surtout, elle devait essayer de l'économiser à tout prix.
Altière et décidée, Claire se dirigea vers la jungle.
Peter la regarda, l'oeil mauvais et un petit rire intérieur l'agita jusqu'à ce qu'il ne la vît plus.
- Bon courage ! pensa-t-il méchamment.
Et il s'attela à la confection du radeau. Avec une petite hâche, il entreprit de couper le premier cocotier. Ca coupait rudement bien ce machin-là  mais c'était lourd !
Claire s'enfonça dans la masse sombre de la jungle. Des bruits d'animaux qui broient, qui crient, qui rampent l'effrayèrent aussitôt. Mais elle se maîtrisa, pratiqua les respirations que Peter lui avait enseignées, des techniques respiratoires destinées à calmer les nerfs et à se rassurer. Elle ouvrit le canif et tint le couteau déplié dans sa main. Elle observa le tapis végétal dont certaines lianes, comme si elles eussent été animées, tressautaient par endroits. « Des singes... ou des oiseaux » se dit Claire. Des viscosités moites formaient une adhérence poisseuse à la végétation qu'elle poussait de la main pour avancer. La chaleur humide était étouffante. Sans se l'avouer, elle avait peur. Mais elle pensa à Peter et l'animosité qu'elle ressentait pour lui, lui monta aux joues. Elle reprit sa marche.



Peter avait fini par arrêter de manier la hâche. Il avait bien avancé déjà. Et puis il fallait penser au feu pour le soir. Le feu permettait, outre de se réchauffer, d'éloigner les animaux sauvages. Il faudrait tresser une natte avec les feuilles de cocotiers. Il avait déjà visualisé cette pratique à la télé. Il le ferait. Il regrettait de n'avoir pas de montre. Le temps était difficile à comptabiliser quand on n'avait pas l'heure. Depuis combien de temps était partie Claire ? Disons qu'elle l'avait quitté quand il avait attaqué le premier arbre. Il en taillé deux, même trois. Ca avait bien pris une heure... Maintenant, il n'osait pas se le dire mais il aurait aimé qu'elle revienne. D'abord, il aurait aimé voir la viande et commencer à la faire griller sur le feu, comme un barbecue inorganisé. Ensuite, ils pourraient discuter ensemble de ce qu'elle aurait vu dans la forêt et organiser les prochaines expéditions. Et puis surtout, il lui montrerait les troncs d'arbre qu'il avait abattus. Il en fallait cinq ou six pour faire un radeau. Avec la corde, ils lieraient les rondins. Avec l'écharpe de Claire, ils fabriqueraient la voile. Avec la gourde métallique, attachée au mât, ils pourraient faire des signaux quand elle luirait au soleil. Faudrait qu'ils pensent à faire des provisions de noix de coco concassées. Qui sait combien de temps durerait leur voyage ? Et puis, il faudrait emmener la conque pour la remplir de jus. Ensuite, il se souvenait d'un détail primordial qu'il avait observé dans un film : pour obtenir de l'eau douce, il fallait recouvrir un petit récipient, rempli d'eau de mer, d'un plastique bien tendu. La condensation provoquée par la chaleur permettrait d'en recueillir les gouttes et d'en boire. Il faudrait un gobelet pour ça. Ou bien un coquillage creux. Toutes ces solutions d'ordre pratique l'exaltaient au plus haut point. C'était quand même un petit génie, c'était d'enfer tout ça ! Ca allait plaire à Claire !
Faudrait qu'elle revienne maintenant, pensa Peter. Et puis, il commençait à avoir peur.
Mais ça non ! … Il ne pourrait jamais lui dire !



Vraiment ça faisait longtemps maintenant qu'elle était partie. A l'idée du feu et de la viande qu'on embrocherait sur une branche pour la faire rôtir, Peter avait l'eau à la bouche.
Indécis, il se leva et ses pas, sans qu'(il s'en rendit compte, l'amenèrent vers la lisière de la forêt.
Les mains dans le dos, il médita.
«  Si je vais la chercher, elle va penser que je m'inquiète pour elle. D'un côté, si j'y vais, je vais continuer à l'attendre. »
Après tout, ils étaient survivants hein ! Des survivants, ça doit s'entraider !
Peter mit sa main sur les lianes de feuilles, entrelacées devant lui, aussi hautes que deux hommes debout l'un sue l'autre. Il appliqua sa paume, grande ouverte, tout à plat contre le rideau de verdure, le cœur battant. C'était un geste sacré. Un peu comme si les plantes allaient s'imprégner de son empreinte digitale. Ce faisant, il descellait le sceau de l'aversion qui l'opposait à Claire. Ce faisant, il allait à sa rencontre. Et peut-être ne reviendrait-il plus en arrière...


Ses pas résonnaient sur le tapis d'humus. Des des rampants noirs comme l'ombre, des insectes sans ailes dont l'activité principale était de faire déambuler leur existence entière sur les feuilles humides, des vermisseaux tout juste éclos des déjections éparses et qui s'en nourrissaient : c'était des milliers de petites bêtes qui couraient devant lui. Les formes ombellifères des arbres formaient un paysage impressionnant et mystérieux. On eut dit que la terre respirait, habitée par d'innombrables espèces souterraines rampant dans ses boyaux. La forêt était une menace à elle seule. Et ce temple végétal, inconnu des hommes, observait pour la deuxième fois dans la même journée, un humain qui foulait ses sols, respirait son air, allait certainement se mettre à chasser sa faune...
Un étrange couloir enserré entre deux enceintes de hauts arbres – sûrement des baobabs – semblait ne déboucher sur rien, et sinueux, se déroulait à l'infini. Peter sentait son cœur battre. Son anxiété s'était muée en ce frisson d'aventure qui anime le pionnier d'une terre vierge. Si Claire était perdue, il était bien décidée à la retrouver et à la ramener vivante. Pour elle, il ferait le feu et cuire la viande. Elle serait reconnaissante.
Mais un bruit incongru déchira le bruissement de la jungle. Un bruit... Un bruit de... de... Scie sauteuse ? Non non ! Pas une scie sauteuse ! C'était un moteur de bateau plutôt ! Un bateau accostait sur l'île ! Vite, il fallait prévenir Claire !


Claire s'émerveilla des petits fruits noirs qui semblaient parvenus à leur pleine maturité. Après la forêt, elle s'était retrouvée dans une magnifique et lumineuse clairière où une variété de fleurs enchantait totalement le paysage. Elle avait aussi découvert d'autres fruits rouges, d'une boursouflure appétissante et qui s'épanouissaient dans des bottes de feuilles touffues et prolifiques. Comme elle les avait goûtés et n'avait ressenti aucun malaise, elle s'était dit qu'elle en ramasserait autant qu'elle pourrait, Peter serait content !
Toutefois, une terrible envie de faire pipi l'empêchait de s'adonner totalement à son activité de cueillette. Elle avisa de grands fourrés et entreprit d'y faire ses besoins en s'assurant qu'on ne pourrait vraiment pas la voir.
Mais il se passa quelque chose...
Tout d'abord, ce fut Peter qui lui fit de grands signes en haut d'un petit talus rocheux alors qu'elle était fesses nues et déjà rouge de confusion. Mais ce ne fut pas le pire...
Le pire fut.. le bruit.
Un bruit énorme résonna au loin, plusieurs fois. Qu'est-ce que c'était ? Qu'est-ce que ça pouvait être ?

Un bruit... semblable à un éboulis de roches en pleine montagne... puis la terre vibra, ne cessa de vibrer comme frappée par une foudre continue. Et une forme monstrueuse, inhumaine s'imposa dans l'espace, crevant l'horizon !
Ce qu'ils virent dépassa, non pas leur imagination mais tout entendement !
C'était une bête énorme au corps reptilien ! Ses multiples écailles éclataient au soleil, réfléchies par la lumière. Sa gueule ouverte sur mille crocs acérés lançait des cris rauques et sauvages. Chacun de ses pas échancraient la terre comme s'ils ouvraient des plaies. Et ce mastodonte énorme fonçait sur elle avec la vélocité d'un lion !

- C'est... c'est... un dinosaure ! Cria Claire de toutes ses forces, terrorisée et tétanisée par cette vision d'épouvante. Peter ! hurla-t-elle, Peter !


Mais c'est une haute silhouette qui sortit des bois, toute de noir vêtue et qui la regardait, ironiquement.
Peter arriva sur l'entrefaite :
- Non, non ! Tu as franchi le périmètre de sécurité, cria-t-il à l'indigène qui ne sembla pas du tout réagir à cette impérieuse déclaration.
- De quoi le périmètre de sécurité ? répondit flegmatiquement le nouvel arrivant.
- Ben c'est là que s'arrête la frontière ! Tu peux pas passer sans avoir fait le serment !
- Ah ouais, d'ac ! C'est naze ton truc ! dit le grand escogriffe, amusé.
Puis il fixa Claire et Peter et ajouta :
- Ouais, vous avez intérêt à ranger le jardin avant que Papa arrive. Il n'aime beaucoup qu'on prenne ses outils comme ça. Vous risquez de vous faire sacrément engueuler !
- Ben, toi t'as bien le droit de les prendre les outils !
-

Ouais mais moi j'suis en Seconde, pas en CM1 comme vous, les jumeaux ! Tarés ces mioches, grommela le grand-frère en s'éloignant vers son scooter.




 ..................................

ENSEMBLE

Que d'eau ! C'était bien une île, perdue au milieu de l'océan, autour de laquelle tournoyaient des albatros, striant les airs tumultueux de leurs cris rauques. Des palmiers déchiquetés par les vents bordaient la plage, la jungle en tapissait le fond... C'était un paysage vraiment inquiétant.
— C'est un îlot rocheux. Y'a rien ! s'écria Peter en sillonnant l'espace de ses jumelles.
— Ben alors ! Moi ça me fait pas peur ! ironisa Claire.
Ils hurlèrent en même temps : « Hé ho ! Hé ho ! Il y a quelqu'un ? » mais personne ne répondit. Ils entendirent juste le bruit de la mer qui déroulait ses vaguelettes en léchant le sable. Devant eux, un immense horizon aux nuances turquoise s'étalait, comme la pire des menaces. Une île déserte, perdue au milieu du Pacifique sud et dont ils ne connaissaient ni le nom, ni la longitude. Et l'eau de source ? Où allaient-ils en trouver ? Ils n'avaient qu'une gourde et quelques biscuits intacts dans un étui métallique. Comment allaient-ils survivre ?


Le bateau avait heurté un récif de corail, ces madrépores immenses dont on ne voit que le sommet, comme les icebergs. Le coup avait été fatal. Les passagers, surpris par le choc avaient très vite paniqué. Plusieurs s'étaient immédiatement dirigés vers les canots de secours. C'était presque une émeute. Peter et Claire avaient suivi la masse de gens qui criaient en enfilant leurs gilets de sauvetage. La mer démontée submergeait le bateau de lames impressionnantes. Il fallut longtemps résister au vent et à la force de l'eau. Peter unit toutes ses forces pour manœuvrer une chaloupe et la mettre à la mer. Les muscles tendus par l'effort, inondé et à demi-assommé par les paquets d'eau qui se jetaient sur lui, furieux qu'il y ait un résistant aussi vaillant face à leurs assauts, Peter luttait. Rien n'aurait pu vaincre sa rage à survivre. Il aida une trentaine de passagers à monter dans le canot et les sauva - du moins c'est ce qu'il crut – du naufrage. Mais perdus au milieu de la tourmente marine, battus par les flots, par les vents et terrorisés, ces pauvres gens ne purent résister à la tempête qui déversait sa furie contre eux. La chaloupe se renversa. Ce fut court et tragique. Peter les vit hurler, se débattre, s'éloigner, flotter comme des petits bouchons de liège puis s'enfoncer, fatalement et sans aucun espoir, épuisés, vaincus.
Il réussit par miracle à se rapprocher d'une vergue qui avait chuté dans l'eau et accroché à ce radeau de fortune, il se laissa dériver vers un rivage qu'il voyait là-bas, loin, dans une obscurité faiblement éclairée par la lune. Mais il aperçut très vite qu'il n'était pas le seul à avoir attrapé le mât. A l'autre extrémité se tenait une petite silhouette qui se cramponnait comme un coquillage incrusté dans un rocher. Il la reconnut immédiatement... Ils se toisèrent du regard, férocement, et malgré l'apocalypse océanique qui les cernait, ils surent qu'ils se retrouveraient : ensemble.

Eh oui !... Malheureusement, ils avaient fait naufrage. Malheureusement, ils étaient les deux seuls survivants. Et malheureusement, ils se haïssaient depuis toujours.


Claire cultivait une aversion innée pour Peter. C'était un mâle de la pire espèce : inconscient, machiste, bagarreur et orgueilleux. Peter avait toujours détesté cette fille. Claire était une femelle de la pire espèce : coquette, prétentieuse, toujours prête à humilier son partenaire et à tout faire pour s'attirer la sympathie des autres. Ça faisait longtemps qu'ils se connaissaient et Peter avait fait bien des efforts pour la supporter mais elle prenait toujours le dessus sur lui avec ces intelligences de fille, maligne et trompeuse, tout en perfidie. Cette histoire de bateau, cette expédition en mer, c'est d'abord ¨Peter qui en avait eu l'idée ! C'est lui qui avait choisi cet itinéraire de croisière, fait les bagages, examiné les cartes maritimes et préparé le sac de survie : gourde d'eau minérale, biscuits aux céréales, pâtes de fruit nutritives, canif multifonction, jumelles, kit sommaire de pharmacie. Mais Claire avait trouvé le moyen de se moquer de lui quand elle avait constaté qu'il avait omis d'y mettre une boussole. En plein dîner de famille, elle l'avait ridiculisé en lui rappelant également leur premier voyage. Ça remontait à quelques années déjà où Peter, souhaitant se charger de tout, avait oublié un objet principal : un miroir dont la double fonction permettrait de faire des signaux et même d'allumer un feu. Tout le monde avait ri. Sauf Peter.


— On va faire un radeau avec les troncs de cocotiers. Il faut aller fouiller dans l'épave et trouver de quoi les tailler !
— Il faut d'abord tracer des lettres sur le sable, pour appeler du secours ! Il y a bien des avions qui passent par là ! renchérit Claire et elle se saisit immédiatement d'un gros coquillage échoué à ses pieds pour commencer à écrire.
Ils se mirent à la tâche. Leur survie en dépendait et pour une fois, ensemble, ils avaient eu deux bonnes idées. Peter s'enfonça dans les flots, nagea jusqu'à l'épave. La mer était sereine à présent et et il lui sembla qu'elle était d'une incroyable douceur. Oui, c'est ça, incroyable douceur...
Peter n'eut pas à chercher longtemps. Une caisse fracassée sur un rocher aux abords du rivage avait livré sa cargaison. Il dénicha quelques outils puis un rouleau de câbles métalliques. Avec une corde, il attacha ces trésors de la mer autour de sa taille et nagea, en sens inverse, vers la plage.
Mais ils commençaient à avoir faim. Peter rationna d'autorité les quelques victuailles qu'ils possédaient. Dans un geste sacré, il brisa en deux un biscuit aux céréales : le premier. Puis il découpa deux carrés de pâte de fruits (c'était celle à l'abricot qu'il aimait tant). Ensuite, dans deux petites coquilles d'huître vides, il versa l'eau minérale. Puis d'un geste ample qui donnait une allure princière à son mouvement, il déclara d'une voix solennelle : « C'est la ration de la journée. Mange lentement et fais attention pour boire de ne pas en renverser. » Claire eut un petit rire, donna son assentiment par un hochement de tête et tendit précautionneusement sa main pour se servir.
Peter eut aussi l'idée d'ouvrir une noix de coco. Après tout, il y en avait plein au pieds des arbres et il devait s'assurer que ce fruit de la nature pourrait les aider dans leur survie. Il prit la coque entre ses mains, s'agenouilla et muni d'un tournevis et d'un marteau, s'avisa de percer un petit trou au sommet du fruit. Mais il lui fallut aller chercher, à la lisière de la jungle, une grosse pierre, plutôt plate qui lui servirait d'appui et faciliterait la tâche.
Il n'osa pas vraiment regarder vers les arbres, les lianes touffues qui couraient au sol et montaient vers la voûte végétale de la forêt. Un rideau de verdure ombrait particulièrement ce côté de l'île. Il se dépêcha de trouver ce qui lui manquait et quand il l'eut trouvé, il revint vers Claire, triomphant, les bras chargés du lourd fardeau. Elle avait dû deviner son appréhension :
— Alors ? T'as eu peur ? dit-elle dans un de ses petits sourires narquois dont elle avait le secret.
— Ben non... il n'y a pas besoin d'aller dans la forêt, les pierres sont juste devant.
En quelques gestes habiles, Peter fora le trou qui leur permit très vite de se désaltérer du jus de noix de coco qu'ils trouvèrent succulent. Quelle aubaine ! Ils pouvaient compter sur ce don de la nature pour tenir plusieurs jours, semaines, mois même ! Peter était fier de ce qu'il avait fait. Mais voilà que Claire dit quelque chose qui le déstabilisa :
— Faut qu'on trouve à manger aussi ! Les biscuits, ça ne va pas tenir longtemps !
Peter se renfrogna immédiatement. Il avait nagé jusqu'à l'épave pour récupérer des outils, les avait ramenés à la nage, avait trouvé la pierre, permis de manger la noix de coco, avait imaginé le radeau et voilà, ce n'était pas suffisant ! Il fallait toujours que Claire pointe du doigt ce qui n'allait pas.
— Ben vas-y toi, chasser ! rétorqua Peter hargneusement.
— Faut que tu viennes avec moi !
— Ben non, moi je fais le radeau, toi tu fais les courses. Comme ça, c'est partagé ! C'est de la parité ! déclara Peter avec aplomb.


Peter avait souvent entendu ce mot sans vraiment se rendre compte de ce qu'il voulait dire. Aujourd'hui, placé dans des circonstances extraordinaires, il le comprenait fort bien. Fallait que Claire fasse ses preuves aussi, elle l'avait bien cherché ! Peter connaissait, par nombre de récits, les dangers qui habitaient ces flores exotiques. Il pouvait y avoir des espèces animales venimeuses ou monstrueuses... Elle n'aurait qu'à se débrouiller, ça lui apprendrait à toujours le rabaisser !



Claire prit son courage à deux mains. Elle allait lui montrer. Et de quoi lui en mettre plein la vue encore !
Après s'être servie dans le sac à outils ( tournevis, marteau, corde et jumelles ), elle ceintura son écharpe autour de sa taille, y disposa les objets. Au moment où elle quitta la plage, Peter lui lança :
— Prends un peu d'eau ! On ne sait jamais... et un rictus de joie amère éclaira son visage.
Il transvasa le contenu de la gourde d'eau minérale dans le gros coquillage que Claire avait utilisé puis lui remit le fond d'eau que contenait à présent la bouteille métallique. Surtout, elle devait essayer de l'économiser à tout prix.
Altière et décidée, Claire se dirigea vers la jungle.
Peter la regarda, l’œil mauvais et un petit rire intérieur l'agita jusqu'à ce qu'il ne la visse plus.
— Bon courage ! pensa-t-il méchamment.
Il s'attela à la confection du radeau. Avec une petite hache, il entreprit de couper le premier cocotier. Ça coupait rudement bien ce machin-là  mais c'était lourd !

Claire s'enfonça dans la masse sombre de la jungle. Des bruits d'animaux qui broient, qui crient, qui rampent l'effrayèrent aussitôt. Mais elle se maîtrisa, pratiqua les respirations que Peter lui avait enseignées, des techniques respiratoires destinées à calmer les nerfs et à se rassurer. Elle ouvrit le canif et tint le couteau déplié dans sa main. Elle observa le tapis végétal dont certaines lianes, comme si elles eussent été animées, tressautaient par endroits. « Des singes... ou des oiseaux » se dit Claire. Des viscosités moites formaient une adhérence poisseuse à la végétation qu'elle poussait de la main pour avancer, ses mains étaient collantes. La chaleur humide était étouffante. Sans se l'avouer, elle avait peur. Mais elle pensa à Peter et l'animosité qu'elle ressentait pour lui, lui monta aux joues. Elle reprit sa marche.


Peter avait fini par arrêter de manier la hache. Il avait bien avancé déjà. Et puis il fallait penser au feu pour le soir. Le feu permettait, outre de se réchauffer, d'éloigner les animaux sauvages. Il faudrait tresser une natte avec les feuilles de cocotiers. Il avait déjà visualisé cette pratique à la télé. Il le ferait. Il regrettait de n'avoir pas de montre. Le temps était difficile à comptabiliser quand on n'avait pas l'heure. Depuis combien de temps était partie Claire ? Disons qu'elle l'avait quitté quand il avait attaqué le premier arbre. En quelques heures, il avait dû en tailler cinq, six peut-être même encore plus. Maintenant, il n'osait pas se le dire mais il aurait aimé qu'elle revienne. D'abord, il aurait aimé voir la viande et commencer à la faire griller sur le feu, comme un barbecue spontané. Ensuite, ils pourraient discuter ensemble de ce qu'elle aurait vu dans la forêt et organiser les prochaines expéditions. Et puis surtout, il lui montrerait les troncs d'arbre qu'il avait abattus. Il y en avait déjà assez pour faire un radeau. Avec la corde, ils lieraient les rondins. Avec l'écharpe de Claire, ils fabriqueraient la voile. Avec la gourde métallique, attachée au mât, ils pourraient faire des signaux quand elle luirait au soleil. Faudrait qu'ils pensent à faire des provisions de noix de coco concassées. Qui sait combien de temps durerait leur voyage ? Et puis, il faudrait emmener la conque pour la remplir de jus. Ensuite, il se souvenait d'un détail primordial qu'il avait observé dans un film : pour obtenir de l'eau potable, il fallait recouvrir un petit récipient, rempli d'eau de mer, d'un plastique bien tendu. La condensation provoquée par la chaleur permettrait de recueillir des gouttes d'eau et de les boire. Il faudrait un gobelet pour ça ou bien un coquillage creux. Toutes ces solutions d'ordre pratique l'exaltaient au plus haut point. C'était quand même un petit génie, c'était d'enfer tout ça ! Ca allait plaire à Claire !
Faudrait qu'elle revienne maintenant, pensa Peter. Et puis, il commençait à avoir peur.
Mais ça non ! … Il ne pourrait jamais lui dire !



Vraiment ça faisait longtemps maintenant qu'elle était partie. A l'idée du feu et de la viande qu'on embrocherait sur une branche pour la faire rôtir, Peter avait l'eau à la bouche.
Indécis, il se leva et ses pas, sans qu'il s'en rendit compte, l'amenèrent vers la lisière de la forêt.
Les mains dans le dos, il médita.
«  Si je vais la chercher et que je la trouve, elle va penser que je m'inquiète pour elle. D'un autre côté, si je n'y vais pas, je vais continuer à l'attendre. »
Après tout, ils étaient survivants hein ! Des survivants, ça doit s'entraider !
Peter mit sa main sur les lianes de feuilles, entrelacées devant lui, aussi hautes que deux hommes debout l'un sur l'autre. Il appliqua sa paume, grande ouverte, tout à plat contre le rideau de verdure, le cœur battant. C'était un geste sacré. Un peu comme si les plantes allaient s'imprégner de son empreinte digitale. Ce faisant, il descellait le sceau de l'aversion qui l'opposait à Claire. Ce faisant, il allait à sa rencontre. Et peut-être ne reviendrait-il plus en arrière... Le danger était partout.


Ses pas résonnaient sur le tapis d'humus. Des larves noires comme l'ombre, des insectes sans ailes dont l'activité principale était de faire déambuler leur existence entière sur les feuilles humides, des vermisseaux tout juste éclos des déjections éparses et qui s'en nourrissaient : c'était des milliers de petites bêtes qui couraient devant lui. Les formes ombellifères des arbres formaient un paysage impressionnant et mystérieux. On eut dit que la terre respirait, habitée par d'innombrables espèces souterraines rampant dans ses boyaux. La forêt était une menace à elle seule. Et ce temple végétal, inconnu des hommes, observait pour la deuxième fois dans la même journée, un humain qui foulait ses sols, respirait son air, allait chasser sa faune...
Un étrange couloir enserré entre deux enceintes de hauts arbres – c'était sûrement des baobabs – semblait ne déboucher sur rien, et sinueux, se déroulait à l'infini. Peter sentait son cœur battre. Son anxiété s'était muée en ce frisson d'aventure qui anime le pionnier d'une terre vierge. Si Claire était perdue, il était bien décidée à la retrouver et à la ramener vivante. Pour elle, il ferait le feu et cuire la viande. Elle serait reconnaissante.
Mais un bruit incongru déchira le bruissement de la jungle. Un bruit... Un bruit de... de... tondeuse ? Non non ! Pas une tondeuse ! C'était un moteur de bateau plutôt ! Un bateau accostait sur l'île ! Vite, il fallait prévenir Claire !


Claire s'émerveilla des petits fruits noirs qui semblaient parvenus à leur pleine maturité. Après la forêt, elle s'était retrouvée dans une petite clairière lumineuse où une variété de fleurs enchantait totalement le paysage. Elle avait aussi découvert d'autres fruits rouges, d'une boursouflure appétissante et qui s'épanouissaient dans des bottes de feuilles touffues et prolifiques. Comme elle les avait goûtés et n'avait ressenti aucun malaise, elle s'était dit qu'elle en ramasserait autant qu'elle pourrait, Peter serait content !
Toutefois, une terrible envie de faire pipi l'empêchait de s'adonner totalement à son activité de cueillette. Elle avisa de grands fourrés et entreprit d'y faire ses besoins en s'assurant qu'on ne pourrait vraiment pas la voir. Fallait quand même faire attention.
Mais il se passa quelque chose...
Tout d'abord, ce fut Peter qui lui fit de grands signes en haut d'un petit talus rocheux alors qu'elle était fesses nues et déjà rouge de confusion. Mais ce ne fut pas le pire...
Le pire fut.. le bruit.
Un bruit énorme résonna au loin, plusieurs fois. Qu'est-ce que c'était ? Qu'est-ce que ça pouvait être ?

Un bruit... semblable à un éboulis de roches en pleine montagne... puis la terre vibra, ne cessa de vibrer comme frappée par une foudre continue. Et une forme monstrueuse, inhumaine s'imposa dans l'espace, crevant l'horizon !
Ce qu'ils virent dépassa, non pas leur imagination mais tout ce qu'ils étaient capables d'imaginer !
C'était une bête énorme au corps reptilien ! Ses multiples écailles éclataient au soleil, réfléchies par la lumière. Sa gueule ouverte sur mille crocs acérés lançait des cris rauques et sauvages. Chacun de ses pas échancraient la terre comme s'ils ouvraient des plaies. Et ce mastodonte énorme fonçait sur Claire avec la vélocité d'un lion !
— C'est... c'est... un dinosaure ! cria Claire de toutes ses forces, terrorisée et tétanisée par cette vision d'épouvante. Peter ! hurla-t-elle, Peter !


Mais c'est une haute silhouette qui sortit des bois, toute de noir vêtue et qui la regardait, ironiquement.
Peter arriva sur l'entrefaite :
— Non, non ! Tu as franchi le périmètre de sécurité, cria-t-il à l'indigène qui ne sembla pas du tout réagir à cette impérieuse déclaration.
— De quoi le périmètre de sécurité ? répondit flegmatiquement le nouvel arrivant.
— Ben c'est là que s'arrête la frontière ! Tu peux pas passer sans avoir fait le serment !
— Ah ouais, d'ac ! C'est naze ton truc ! dit le grand escogriffe, amusé.
Puis il fixa Claire et Peter et ajouta :
— Ouais, vous avez intérêt à ranger le jardin avant que Papa arrive. Il n'aime beaucoup qu'on prenne ses outils comme ça. Vous risquez de vous faire sacrément engueuler ! En plus vous avez cueilli toutes les framboises de Maman.
— Ben, toi t'as bien le droit de les prendre les outils !
— Ouais mais moi j'suis en Seconde, pas en CM1 comme vous, les jumeaux ! Tarés ces mioches, grommela le grand-frère en s'éloignant vers son scooter.


















une fois nous étions trois mitrailleuses embusquées derrière des troncs d'arbres , à la lisière d'une forêt, sur une petite hauteur. Nous avons tiré jusqu'à la gauche sur des bataillons qui débouchaient à quatre cents mètres. Un coup de surprise. C'était effrayant. Les Boches, affolés, ne pouvaient pas se dégager de notre barrage, les corps s'entassaient les uns sur les autres. Nos servants tremblaient et voulaient se sauver. Nous avions peur à force de tuer !...
(Gabriel Chevallier, La peur. éditions: Le Dilettante)

Le sergent Houël court me crier que nous ne restions plus qu’une dizaine. À peine avait-il parlé qu’il a eu le bras et l’épaule arrachés par une torpille. Pendant les quelques minutes qu’il a mis à mourir il m’a parlé de sa femme et de son gosse et m’a fait prendre ses papiers. Vers midi nous nous sommes repliés en tirant. Nous n’avions pas fait 50 m que je boulais comme un lapin et ne pouvais plus me relever une balle venant de me briser le tibia gauche. Le brave Courné continuait de tirer en reculant. Je me suis mis à hurler… C’est alors que Courné entendant mes appels s’est précipité en avant sous une véritable grêle de balles, m’a chargé sur son dos et transporté en courant derrière une crête… ". Finalement le fidèle Poilu traînera son supérieur jusqu’à une voiture d’ambulance.


TOURNECOUILLE ET MORTE RIBOUILLE


Tournecouille et morte ribouille ! dit des fois mon pépé .
— Ça veut dire quoi Pépé?
— Ça veut dire que si un Boche te fait des embêtements et que tu veux plus qu 'y t'en fasses,, tu dis ça ! C'est un sort de chez nous ! Il cassera sa pipe en moins de deux, le Bosche !

Faut dire que c'est quelqu'un mon pépé. Il a sauvé plein de gars au front. Même qu'un obus lui avait mangé l'oreille.
Caporel-chef dans le 7ème qu'il était. Un jour qu'ils étaient montés à l'assaut, ils s'étaient fait torpillés comme des rats dans son escouade. Il devait en rester à peine une dizaine des gars. Il avait tout de suite crié ça à son sergent : « Y'en a plus que dix sergent ! » et paf ! Le sergent venait de se faire chiquer par un obus. Tout déchiqueté qu'il était. Et mon pépé, pas fait plus de cinquante mètres plus tard, qu'il a boulé
Je voudrais ressembler à mon pépé. C'est un bra-ve ! disent les gens du village.
Plus tard, je veux être brave.
Et puis comme ça, Julie, elles serait obligée de m'épouser (portrait Julie)
Plus tard, on dira : c'est des bien braves gens ce Julie et ce Jean !

C'est pas drôle le pensionnat. RACONTER POURQUOI°Faut faire ses leçons. On ne peut pas sortir dehors, courir dans les champs et faire des jeux de ruisseau et de guerre avec les copains.
Cette nuit, je me suis levé. Le dortoir dormait tout plein. J'avais trop envie de faire pipi. Fallait pas que le surveillant m'entende. Sinon il nous colle 500 lignes. Il en invente tous les jours des lignes à faire, il aime ça. PORTRAIT LE PION avec Robert Lasalle (rival/ bagarre)

Je suis allé aux sanitaires dans le noir. Après j'ai allumé la lumière et tout doucement j'ai fermé les toilettes.
Ça faisait du bien.
C'est là que ça a mal tourné.
Je l'ai vue tout de suite. On voyait que ça ! Une grosse, énorme, toute velue et horrible... araignée !
La bestiole était juste devant la porte, toute blanche la porte. Et le sol à carreaux tout blanc, les murs et les lavabos tout blancs, y' a rien de tel pour faire ressortir une sale bête pareille !

Je savais pas quoi faire. J'ai bien essayé d'avancer mais la bestiole a bougé de quelques pattes. J'ai trop eu peur pour continuer. Si je crie, je me suis dit, Chaviol va se réveiller, je vais m'en prendre 500 sans compter le mot dans le carnet et la retenue.
Alors j'ai pensé à mon pépé. Faut que je sois brave, j'ai pensé ! Mais bon, j'étais pieds-nus et j'avais rien pour me défendre.
Fallait faire la guerre !
J'ai regagné les toilettes sans la quitter des yeux, la bête. Je suis monté sur les WC sans fermer la porte. Avec le papier, j'ai fait des boules que j'ai trempées dans l'eau. J'en ai fait autant que j'ai pu en mettre dans ma culotte. Au premier obus qu'est tombé sur elle, je l'ai vue filer tout droit vers la droite. Deuxième tir : je l'ai vue qu'elle avait survécu, même pas assommée et elle filait tout droit au plafond ! J'y ai mis toutes les boules l'une après l'autre sans m'arrêter. Ça faisait des ploc contre le mur. Et puis j'en ai plus eu... Et là, l'araignée, elle s'est arrêtée pas loin de moi. Mais fallait pas crier. Je voulais être brave. Je me suis pas dégonflé. J'ai pensé au truc à pépé et j'y ai dit tout doucement. J'avais l'impression qu'elle écoutait :
« Tourne couille, morte ribouille » que j'ai dit sans m'arrêter. Elle a continué d'avancer mais je voulais pas céder, j'avais mon plan. Je sais pas si elles ont des oreilles ces bestioles mais des fois, elle approchait pis elle s'arrêtait pis elle avançait. C'est pas beau à voir de près une araignée. Je croyais bien que mon cœur allait exploser.
Je me suis déshabillé. Elle l'a senti.

Et là elle a foncé. J'ai hurlé et pis j'ai sauté en l'air en tapant au plafond avec mon pyjama: c'était le plan. Alors juste elle est tombée dans la cuvette et hop ! J'ai tiré la chasse d'eau. J'y ai vu qu'elle voulait pas se noyer, qu'elle voulait remonter alors je lui ai jeté mon pyjama dessus.
C'est là que Chaviol est arrivé. Il a crié : « Jean Fradet, nom de Dieu, toi, tu vas faire des lignes ! »

M'en foutais j'avais plus peur. J'ai regardé le pion et j ai dit le truc à pépé en continu. Et pis j'ai reculé pour le laisser tout seul. Parce que j'y ai vu des petits trucs noirs sous le pyjama. Ça bougeait encore...



















LA GRENOUILLE



Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !
Isidore de Bain enrageait. On entendait des bruits : craquements de branches, envolée d'ailes, claquements de becs, foulement des herbes, trots hâtifs de bêtes effarouchées. Ce benêt de Jean-François marmonnait dans sa barbe : « On y va, on y va ça ! » et puis se retournant de temps en temps, il ajoutait dans un petit rire : « J'y vois comme la chouette ! Craignez rien ! J'vas ben retrouver le chemin !» en roulant les « r » dans un patois chargé d'eau-de-vie. Idiot ! Il les avait perdus deux fois déjà ! La nuit était noire, de ces nuits où un quartier de lune chétif éclaire péniblement les sentes caillouteuses engoncées dans les branchages sombres.
Ils s'étaient éloignés le plus vite possible du domaine de la Rocheraie et puis ils étaient arrivés aux alentours de l'occhevine : une usine, on disait à Paris. Ce bâtiment destiné à l'exercice d'une activité pour lequel on utilisait la force hydraulique, était gardé par des sentinelles armées depuis les émeutes des farines, en 1775. Il avait fallu ramper comme des anguilles. Et la forêt les avait accueillis. On arrivait à présent vers des terres immergées : l'inondation des sols témoignait d'un paysage de marais. Mais où était-on ?
— C'est le marais de l'Audomarois ! s'exclama Jean-François comme s'il eut deviné les pensées de de Bain. On est sauvés !

De Bain fuyait la Garde Royale. Une sale affaire : à la Cour, un prince de sang avait ridiculisé son lignage, humilié son nom avec morgue devant toute une assemblée de jupes en soie, éventails nacrés et perruques vertigineuses.
De Bain avait pris l'imbécile par le collet et l'avait souffleté avec vigueur. Il haïssait la puissance et l'insolence des riches, lui qui était de noblesse pauvre, condamné à leur mépris.
Pourtant, sa lignée était illustre et remontait aussi loin dans le temps qu'il y eut monarques divins en France. Toutefois, ses terres ancestrales s'étaient étiolées à travers les âges. Maints de ses aïeux, avaient été pris aux pièges de grandes idées pécuniaires : l'extraction du charbon dans les mines placée sous l'égide de la « Grande maîtrise des mines et minières de France » dès les années 1600 s'était révélée plus ruineuse que lucrative. Plus tard, certains s'étaient pris aux jeux et aux fastes de Versailles et cela avait fini par achever la fortune de leurs descendants. Il subsistait bien peu de biens et beaucoup de peines. Vivre en aristocrate devenait difficile et de Bain en souffrait.

Dans le parc, deux témoins avaient effectué le contrôle des lames pendant qu'une horde de marquis apeurés suivaient l'affaire aux fenêtres. De Bain avait blessé son adversaire : une longue entaille qui saignait vif, fatale.
Il avait dû déguerpir aussitôt. On embastillait ou bannissait à vie pour un duel de ce genre.

Jean-François, un valet d'écurie, l'y avait aidé. Une bourse de dix écus trébuchants l'avait immédiatement convaincu. Son haleine témoignait qu'on aurait pu l'acheter pour un pichet de gnôle...
Le bonhomme avait dans l'idée de cacher De Bain chez la Grenouille. On disait que la fille vivait des subsides que lui pourvoyait le destin : elle logeait les brigands des bois, soignait les riches rossés et volés par eux, les évadés aussi, désireux de se soustraire à la justice royale. Elle en avait caché beaucoup, aimé aucun mais on disait qu'elle était belle, vénale et désirable. Personne ne l'avait jamais vue mais tout le monde la connaissait. Il fallait payer cher son silence pour fuir par les marais. Elle avait sa légende : on disait qu'elle était sorcière, maudite et morte-vivante ; les bandits à sa solde régnaient par la peur.
De Bain ne se laissait pas impressionner par le récit de Jean-François. Il connaissait les peurs de ces pauvres bougres, ces paysans rustres et peureux comme des filles. Ces boniments de bonne-femme qui donnaient la frousse au petit peuple le firent presque rire. Mais l'heure était trop grave pour se réjouir de ce conte populaire: ce qui importait était de fuir et de sauver sa tête. Et tant pis s'il devait passer contrat avec une sorcière de village. Quiconque le sauverait de ce mauvais pas ne pouvait être que béni.

Ils arrivèrent à un carrefour. Dans la nuit, au pied du calvaire, ils distinguèrent une silhouette puis une fille, toute jeune, accroupie.

— Qu'equ' tu fais donc là à c't'heure ? demanda Jean-François en éclairant la gamine de sa lanterne.
— J'y regarde si y'a des sous.
— Ben, tu vois dans l'noir comme ça ?
— Ben non, j'y attends !
— Qu'e'qu t'attends ?
— Ben vous !
— Ben pour quoi faire ?
— Ben pour les sous !
Les deux hommes se regardèrent, éberlués.
— Pasque tu crois qu'on va t'en donner ?
— Ben ! Obligé tiens !
— Et pourquoi qu' tu penses ça ?
— Ben tiens ! Qui c'est qui va vous faire traverser ?
— C'est toi le guide ?
— Ben oui mon vieux !
— T'es la Grenouille ?!
— Ben oui !
La fille prit un air de chat sauvage, les yeux féroces et d'une main leste, écarta les joncs, désigna d'un menton farouche, une barque.
— Les sous d'abord !

Une lueur pâle balaya l'horizon. On entendit des chevaux, des cigognes apeurées prirent leur envol. La Garde Royale !
Cachés par les roseaux, ils montèrent dans le fragile esquif tandis que Jean-François grondait en chuchotant :
— S'pèce de voleuse ! C'est y pas un crime de se faire voler comme ça !

De Bain scruta la rive opposée : il lui restait une chance. Il gagnerait l'océan, embarquerait pour l'Amérique, le Nouveau continent, la terre des possibles ! C'était la terre des pauvres. Il y avait tout à faire là-bas, il y arriverait !
Une ivresse sauvage le berça d'un coup et voyant la gamine qui ramait comme un homme, fière et forte dans ses haillons gonflés par la bourse d'écus, il dit :

— Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles fleurs !









Commentaires