TOURNECOUILLE ET MORTE RIBOUILLE




- Tournecouille et morte ribouille ! dit des fois mon pépé .
- Ça veut dire quoi Pépé?
- Ça veut dire que si un Boche te fait des embêtements, tu dis ça ! C'est un sort de chez nous !

Faut dire que c'est quelqu'un mon pépé. Il a sauvé plein de gars au front. Même qu'un obus lui avait mangé l'oreille.
Je voudrais ressembler à mon pépé. C'est un bra-ve ! disent les gens du village.
Plus tard, je veux être brave.

C'est pas drôle le pensionnat. Faut faire ses leçons. On ne peut pas sortir dehors, courir dans les champs et faire des jeux de ruisseau et de guerre avec les copains.
Cette nuit, je me suis levé. Le dortoir dormait tout plein. J'avais trop envie de faire pipi. Fallait pas que le surveillant m'entende. Sinon il nous colle 500 lignes. Il en invente tous les jours des lignes à faire, il aime ça.

Je suis allé aux sanitaires dans le noir. Après j'ai allumé la lumière et tout doucement j'ai fermé les toilettes.
Ça faisait du bien.
C'est là que ça a mal tourné.
Je l'ai vue tout de suite. On voyait que ça ! Une grosse, énorme, toute velue et horrible... araignée !
La bestiole était juste devant la porte, toute blanche la porte. Et le sol à carreaux tout blanc, les murs et les lavabos tout blancs, y' a rien de tel pour faire ressortir une sale bête pareille !

Je savais pas quoi faire. J'ai bien essayé d'avancer mais la bestiole a bougé de quelques pattes. J'ai trop eu peur pour continuer. Si je crie, je me suis dit, Chaviol va se réveiller, je vais m'en prendre 500 sans compter le mot dans le carnet et la retenue.
Alors j'ai pensé à mon pépé. Faut que je sois brave, j'ai pensé ! Mais bon, j'étais pieds-nus et j'avais rien pour me défendre.
Fallait pourtant faire la guerre !

J'ai regagné les toilettes sans la quitter des yeux, la bête. Je suis monté sur les WC sans fermer la porte. Avec le papier, j'ai fait des boules que j'ai trempées dans l'eau. J'en ai fait autant que j'ai pu en mettre dans ma culotte. Au premier obus qu'est tombé sur elle, je l'ai vue filer tout droit vers la droite. Deuxième tir : je l'ai vue qu'elle avait survécu, même pas assommée et elle filait tout droit au plafond ! J'y ai mis toutes les boules l'une après l'autre sans m'arrêter. Ça faisait des ploc contre le mur. Et puis j'en ai plus eu... Et là, l'araignée, elle s'est arrêtée pas loin de moi. Mais fallait pas crier. Je voulais être brave. Je me suis pas dégonflé. J'ai pensé au truc à pépé et j'y ai dit tout doucement. J'avais l'impression qu'elle écoutait :
« Tourne couille, morte ribouille » que j'ai dit sans m'arrêter. Elle a continué d'avancer mais je voulais pas céder, j'avais mon plan. Je sais pas si elles ont des oreilles ces bestioles mais des fois, elle approchait pis elle s'arrêtait pis elle avançait. C'est pas beau à voir de près une araignée. Je croyais bien que mon cœur allait exploser.
Alors, je me suis déshabillé. Elle l'a senti.


Et là elle a foncé. J'ai hurlé et pis j'ai sauté en l'air en tapant au plafond avec mon pyjama: c'était le plan. Alors juste elle est tombée dans la cuvette et hop ! J'ai tiré la chasse d'eau. J'y ai vu qu'elle voulait pas se noyer, qu'elle voulait remonter alors je lui ai jeté mon pyjama dessus.
C'est là que Chaviol est arrivé. Il a crié : « Jean Fradet, nom de Dieu, toi, tu vas faire des lignes ! »

M'en foutais j'avais plus peur. J'ai regardé le pion et j ai dit le truc à pépé en continu. Et pis j'ai reculé pour le laisser tout seul. Parce que j'y ai vu des petits trucs noirs sous le pyjama. Ça bougeait encore...

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