" Une église en passant " dans " Tartinade-maison "

 

 

 

 

Une église en passant






Un jour - c'était la fin du mois de juin – je sillonnai le marché - immense- d'une petite commune de ma région : Ancenis. C'était l'endroit où je travaillais. J'étais professeur. Le métier peut, parfois, être désespérant (souvent, j'ai eu envie de changer d'activité professionnelle mais j'y reviens sans cesse, convaincue que mon action opiniâtre pour farcir les cervelles est ma pierre à l'édifice de la sagesse humaine... Mes idéaux grandioses sont souvent confrontés aux réalités moins célestes et c'est de cet écart que naissent souvent mes déceptions. Cependant, mon inextinguible soif d'Idéal et mon utopie permanente forment une espérance toujours nouvelle et je compose sans cesse avec les deux mondes – celui de mes aspirations profondes à la paix universelle répandue par le savoir et les livres et celui, dénutri, chétif et sauvage où il n'y pas assez de livres... mais on vous dira que j'exagère souvent beaucoup et beaucoup trop souvent !...).

Pour une fois, j'avais un peu de temps. D'ordinaire, j'étais accaparée. Ce matin-là, j'avais le droit de baguenauder à ma convenance, mes premiers cours ne commençaient qu'en début d'après-midi. Il faisait particulièrement beau et déjà chaud. C'était presque les vacances.

Je fus surprise par l'amplitude de ce marché qui déballait sur une surface impressionnante des stands entiers de légumes des maraîchers de la région, des bouchers-charcutiers traiteurs des environs, des poissonniers de proximité. Les étals traduisaient une abondance extraordinaire et tout ce petit monde bruissait des conversations habituelles et si vivantes dans ce genre d'endroit.
Les stands de vêtements étaient en surnombre mais ce n'était rien comparé aux marchands de tissu dont les rouleaux d'imprimés offraient aux yeux un incroyable nuancier de couleurs variées. Le soleil irradiait, c'était beau !
Je m'approchais, émerveillée de la petite église dont le clocher me guettait depuis le début de la promenade. Il m'avait fallu du temps pour y arriver tant la foule était dense.
Face à l'édifice, je restai bouchée bée. C'était vraiment un beau spécimen de l'art roman !

C'est à ce moment précis que retentit la musique. La musique !... C'était la musique des grandes orgues !

Une majesté particulière emplit la place du marché à l'heure même où, mêlant les cris toujours plus hauts des marchands et le vrombissement toujours plus fort des badauds, la musique sacrée de la petite église se fondit, par osmose, à la foule passante. Quel magnifique tableau ! C'était comme une des pages de Victor Hugo décrivant « Notre-Dame de Paris » : tout un peuple agité et joyeux s'agitait sous les auspices de l'église tutélaire du village. Un moment suspendu où toutes les époques de la terre se ressemblaient : les hommes se croisaient au beau milieu d'un endroit qui a, depuis toujours, consacré l'acte de socialisation entre eux tous : le marché. Les senteurs si diverses, les couleurs si variées, les bruits si nombreux, le soleil si radieux... donnaient une couleur locale si pittoresque à cet endroit que j'en restais émerveillée !
Moi qui d'ordinaire travaillait âprement dans des salles fermées à longueur de journée à enseigner les notions d'esthétique en littérature, je me retrouvais dehors, dans une mouvance pleine de vie et de joie et cette exaltation me procurait un sentiment de bien-être rarement ressenti.

Obéissant à mon goût immodéré pour les sites historiques, j'entrai dans l'église.
Il n'y avait personne bien que les vantaux de la porte centrale fussent grand ouverts. La nef résonnait de cette musique grandiose que produisent les grandes orgues.Tout résonnait de cette magie musicale qui fait considérer que les plus beaux chefs d'oeuvre de l'humanité cohabitent avec les arts les plus grâcieux à tel point qu'on finit toujours par se demander – admiratifs – de quelle manière les hommes ont pu bâtir, autrefois, des édifices aussi beaux, aussi hauts, aussi altiers et composer des musiques aussi pures que célestes. C'est le sentiment qui vient au touriste lambda dès lors que sa conscience esthétique est confrontée aux vestiges de l'Histoire : à notre époque bardée de high technology, nous admirons ce que nos ancêtres ont pu faire de leurs mains seules : bâtisseurs de cathédrales, d'aqueducs géants, artistes accomplis en peinture, en chant, en musique, génies de la peinture et de l'architecture à leurs époques qui ne connaissaient aucune des merveilles numériques et technologiques d'aujourd'hui !

C'est habitée de cette pensée que je restai ébahie, presque mystique à écouter la musique puissante, profonde et sacrée qui inondait la petite église fraîche où l'on pouvait se reposer du soleil ardent. Il me semblait que tout mon être, apaisé, comprenait enfin la valeur du mot « Beau » et qu'il ne s'embarrassait pas de toutes les définitions historiques, sociologiques, esthétiques que j'avais tant de peine à enseigner à des élèves indifférents. Le Beau est une émotion, tout simplement...
Le raisonnement intellectuel est un processus critique qui vient après l'émotion mais la valeur primale du Beau réside dans son premier effet et peut se passer de bien des analyses critiques.

Quel bonheur ! Et quelle paix spirituelle m'apportait ce concert liturgique si délectable ! J'en étais là de mes considérations esthétiques et habitée par une admiration quasi extatique quand j'entendis alors distinctement un grand fracas de voix... Et la musique s'arrêta tout de go !
— Ah non ! Quand on commence une mesure, on la finit ! Je vous l'ai dit cent fois ! Comment faut-il vous l'expliquer ? vociféra une voix de stentor au-dessus de ma tête. Il y eut un silence.

Je restai interloquée ! Le charme s'était évanoui. L'église, soudainement vidée de sa magie musicale retentissait à présent de cette voix grondante. S'agissait-il d'un cours de musique ? Apparemment oui.
Puis de nouveau retentit la voix qui tonitrua cette fois-ci :
— Si vous ne travaillez pas vos morceaux, je refuse d'aller plus loin avec vous !
Quelques secondes plus tard, un homme dévala le petit escalier en bois et à sa mine piteuse, je vis que ce devait être la victime du discours vindicatif que je venais d'entendre. Juste après lui venait un homme à la mine furieuse qui ne cessa de l'apostropher jusqu'à ce qu'ils quittassent l'église, sans égard pour ma personne, me voyant sans me saluer.

Vraiment... quelle déveine ! Moi qui pensais avoir trouvé la sérénité et compris enfin l'essence même de la beauté, voilà que je retombais dans les affres de la vie quotidienne... J'étais presque bouleversée de passer de l'extase à la réalité âpre qui venait de se présenter.
Je quittai finalement ce lieu si enchanteur quelques secondes plus tôt. Le ciel s'était ombragé d'une de ces couleurs d'orage.

Là, je vis ce que je n'avais pas encore vu : des gens pressés et en sueur, des gosses pleurnichards et capricieux, des mamans énervées, des marchands racoleurs et des ados boutonneux qui me heurtaient sans s'excuser... Je vins juste à remarquer les poules, les poussins, les lapins qui piaillaient à leur manière dans des cages. C'était un marché rural... Je n'aimais pas cette ambiance... Comble de malchance, je vis une fermière extirper un petit lapin avec une telle vigueur de son clapier, et ce, sans prêter la moindre attention à cette petite bête qu'elle tiraillait de partout avant de le vendre... que j'en fus horrifiée. En détournant le regard – je n'avais jamais pu supporter qu'on tyrannise les animaux – mes yeux s'arrêtèrent sur un boucher aux joues couperosées, gras et rougeaud qui tirait de ses grosses mains les entrailles du poulet qu'il était en train de vider...
Vraiment, ça ne valait pas la peine de s'extasier sur un si beau marché !... Moi qui mangeait si peu de viande par éthique écologique, c'est ulcérée que j'observai les visages grossiers des clients qui se pressaient devant son étal. Leur appétit de viande fraîche se lisait dans leurs yeux. C'était dégoûtant !


C'est totalement dépitée que je me dirigeai vers le lycée... là où dans quelques heures, la plupart de mes élèves lèveraient les yeux au ciel, déjà lassés, quand je leur vanterai les homélies de Saint-Simon ou la grandiloquence de Chateaubriand ou la caractéristique de l'hyperbole hugolienne ou...




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