" Un gymnaste inquiétant " dans "Chroniques du tram "


 

 

 

Un gymnaste inquiétant




" Ce tramway de la ligne 3, quel catalogue d'épisodes !
Bon, cette fois-ci... c'était un homme grisonnant, plutôt de petite taille, lunettes noires, jean, blouson serré... pas l'air commode... du tout...



C'était l'autre matin.
Dès que montais, je vis tout de suite qu'il n'y avait pas de place assise... Seulement, il y avait ce type là... qui m'a lorgnée. Et puis il s'est levé comme pour me céder sa place ! Ce n'est pas si courant que dans le tramway, on vous offre une place confort ! D'ordinaire, des jeunes gens, des jeunes filles, même des hommes plus âgés, en costume de ville, la quarantaine proprette restent assis, faisant mine de ne pas vous voir, les yeux rivés sur leurs tablettes... Et vous restez debout, à leurs côtés, désespérant de ce monde moderne où la courtoisie la plus sommaire s'en est allée...
Mais ce type, là... il s'est levé et j'ai pris sa place croyant qu'il me l'offrait. Que nenni ! J'ai bien vu en le gratifiant de mes plus beaux sourires courtois, et par une petite effusion de « Merci ! » comme il se doit... qu'il s'était levé non pas pour moi, mais pour lui.

Le bonhomme a ouvert son blouson, l'a enlevé et s'est mis tout bonnement à... faire des pompes... en se suspendant aux barres intérieures du tramway.
A grands coups de « Han ! » et « Han ! », il a affiché la force brutale de ses musculeux biceps...

Dans ces moments-là, la réaction normale des gens dans les transports en commun est de faire comme s'ils ne voyaient rien, et surtout de ne pas contrarier un type qui se met à faire quelque chose de marginal. Après tout, là, il ne faisait de mal à personne. C'est juste que cette exhibition était gênante, dérangeante dans la mesure où l'endroit était inapproprié.
Alors bon, personne ne disait rien... mais tout le monde se regardait, en coin... Tout le monde n'en pensait pas moins en fait. C'est incroyable comme le regard des gens change quand ils sentent une menace près d'eux. Un marginal ? Oui. Un dément ? Oui, est-ce pire ? Un fou dangereux ? Ca craint... L'homme était petit mais assurément costaud. Alors quoi ?

On laissa courir. Le consensus collectif allait dans ce sens : surtout ne pas le regarder, ne rien lui dire et attendre qu'il descende.
Un petit gamin, dans sa poussette tenait un petit brin de muguet dans sa menotte (on était le le 30 avril ). Elle était jolie cette scène... Pendant que sa maman avait une longue conversation au téléphone avec une de ses amies (comme j'étais près d'elle, je sais... J'ai même eu droit à tous les détails de sa garde-robe qu'elle décrivit longuement à sa camarade de téléphone... Un mariage peut-être expliquait-il cette abondance de précisions au sujet de l'harmonie des couleurs bleues et blanches, de l'aspect habillé d'un sac à main qu'on devait assortir aux chaussures etc... Je vous fais grâce des informations concernant le coiffeur, l'esthéticienne, le fleuriste etc... sinon je dépasserais le format A4 – une entorse à mon règlement intérieur imposé par mon éthique de chroniqueuse du tramway nantais...). De fait donc, la maman était tournée du côté vitre, l 'oreille collée à son petit appareil et totalement absorbée par sa conversation.
L'enfant, lui, produisait des tas de petits mots amusants et son babillage était vraiment drôle :

— Qué si fé le mösieur mama ? Que si fé ? Ta pa mal au bras ?disait le petit à l'athlète de la ligne 3.
Comme sa mère était fortement occupée à décrire les impératifs de son agenda et de son habillement, je me mis à lui faire des gros yeux au petit, histoire de lui faire comprendre sans parler qu'il ne fallait surtout pas déranger le monsieur qui n'en finissait plus de montrer l'énergie extraordinaire de ses biscoteaux...
Alors, le gamin se fixa sur ma personne si bien que je commençai à lui sourire et à retrouver des singeries faciales que je faisais à mes enfants quand ils étaient petits (c'est un peu loin... mais je n'ai pas perdu la main...). Le petit se mit à rire et à rire ! Et à rire !...

— Oh ! Elle fé le glos clown la madame ! ( il parlait de moi hein ! ). Tant et si bien que la mère finit par se tourner vers moi. Comme nos regards se croisaient (moi toute minaudante de plaisir à faire la marionnette avec son enfant, elle, le regard terriblement noir et acide), je me rendis compte du malaise que cela provoquait. Elle admettait mal que je pusse autant faire rire son enfant ! A sa manière de me regarder, j'eus même l'impression qu'elle me prenait pour un danger public... Une folle ? Une marginale ? Une kidnappeuse d'enfant ? avait-elle l'air de penser... Quelle horreur ! Je cessai immédiatement de regarder son bébé et je la vis m'adresser, avec désapprobation, un dernier regard méprisant avant de descendre du tramway. Elle n'avait rien vu des acrobaties du gymnaste qui avait inquiété tout le monde et c'est moi qu'elle semblait trouver menaçante !

Pendant ce temps-là, Athlète, qui avait fini sa gymnastique, était descendu aussi à cet arrêt-là. Si bien que, débarrassés du bébé, de la maman, du sportif dangereux, je me retrouvai avec mes congénères, eux soulagés, moi dépitée et que la journée commença par cet adage curieux et méconnu :

« Ne fais confiance à personne, surtout à toi-même !... »


ps : j'ai dépassé la page A4...

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