" Un début de roman " dans "Chroniques du tram"


 

 

Un début de roman





Il y a quelque temps, je remontais la côte (abrupte) de la rue qui mène de l'arrêt de tram jusqu'à mon lieu de travail. J'effectue ce trajet au moins deux fois par jour, parfois davantage. Cependant, je n'avais jamais remarqué ce que j'y ai remarqué ce jour-là.

Ce jour-là donc, je marchais d'un bon pas (j'étais en retard). D'ordinaire, je rêvasse en marchant : rêves de roman, d'une nouvelle au moins... Oui, au moins quelques nouvelles ! me dis-je tout le long de mon trajet. Tu peux le faire bon sang ! Je m'apostrophe généreusement oui, c'est de cette manière que ma conscience me laisse entendre que depuis le temps que j'ai envie d'écrire mais que je préfère m'exténuer à faire un métier fatigant, eh bien ! voilà ! je n'ai que ce que je mérite alors que je mérite davantage (c'est ma conscience qui me le dit hein !... ce n'est pas moi vraiment !...)

Alors ce matin-là, je marchai vite et rudement, furieuse contre moi-même de ne pas avoir entendu le réveil sonner, quand mon attention a été retenue par tout autre chose.

Un couple se tenait debout, enlacé, beaucoup plus bas sur le trottoir. Comme j'arrivais du haut de la rue Bodiguel, j'eus le temps d'observer un détail qui m'interpella tout de suite : la femme pleurait. L'homme la consolait tendrement, de cela j'en étais certaine.
En m'approchant mieux, je vis bien que c'était le cas : une jeune femme pleurait à chaudes larmes dans les bras de son amoureux. Quelques passants du trottoir d'en face les observaient, curieux. La scène était pathétique. Arrivée à la hauteur du jeune couple, je ralentis le pas afin d'en savoir un peu plus... Oui, je sais, ça ne se fait pas mais enfin... ce n'est pas si courant, de si bon matin, de croiser une jeune femme en pleurs, consolée par un jeune amant d'une tendresse remarquable. Ca faisait peine à voir... mais la scène était si touchante... Et puis, ce serait toujours une idée de roman : il n'y a pas de petit profit...

Je fus tentée de m'arrêter tout auprès d'eux et de les interroger sur leur malheur... Après tout, on peut toujours souhaiter aider ses semblables. Le regard que me jeta le jeune homme, alors qu'il serrait généreusement contre lui son amoureuse, me dissuada sur le champ de leur poser quelconque question... Il avait dû sentir que j'avais envie de m'approcher et de parler avec eux... Comme je le croisai, il me toisa, glacialement et dans ses yeux méprisants, je compris que je ne pouvais rien faire pour eux. C'est ainsi que parfois, animé du souhait de compatir aux maux de l'Humanité, on se décide à faire une bonne action... et qu'on vous fait décider de ne pas la réaliser... Je continuai donc mon chemin sans oser me retourner mais même en bas de la rue, juste avant de traverser le passage piéton, j'entendais encore la jeune femme pleurer à gros sanglots.

Ma foi, j'oubliai ce mystère dès que je franchis l'antre où j'exerçais ma profession : un gouffre sans humanité où, en bon matricule, j'effectue mon travail de manière besogneuse, obstinée et... utopique.

En sortant du travail - il devait être aux environs de 17 heures - j'avais totalement oublié cette histoire. Mais elle me revint sur le champ !... En effet, au moment où je m'apprêtais à traverser (en sens inverse de mon trajet du matin), je remarquai immédiatement un détail de taille ! Un couple, enlacé, se tenait au milieu du trottoir de la rue Bodiguel et... Eh non ! je ne rêvais pas : un jeune homme tenait dans ses bras une jeune femme qui pleurait ! Quel était donc ce sortilège ? Je dis bien sortilège car ce couple-là n'avait rien à voir avec celui que j'avais croisé le matin-même et ce, à la même hauteur de la même rue !

C était étrange n'est-ce pas ?

Je ne pouvais pas imaginer rentrer chez moi sans avoir résolu l'énigme ! Cette fois-ci, pas question de ne pas m'interposer ! C'est d'un pas déterminé que je m'avançais vers ces deux personnes.
C'est ainsi que, résolue à percer un mystère, à aider, quoiqu'il arrive, deux ressortissants de l'Humanité dont je faisais partie et presque pénétrée du fait aussi – il faut bien l'avouer - que j'avais là un début de roman extraordinaire (et déjà dans mon esprit, l'incipit était posé, amené, décrit tel que je l'avais vécu, plaçant par là même le lecteur dans l'interrogation qui avait été mienne, créant un suspense liminaire sans pareil – ah ! j'étais sûre, j'étais sûre que ce serait un bon début de roman ! J'étais sûre que ce serait UN bon roman !... C'est ainsi que je m'avançai... et découvris enfin... la vérité sur l'affaire des couples-qui-pleurent-rue-Bodiguel...
Je vis enfin ce que je n'avais pas encore vu : un écriteau, fiché dans le mur qui surplombait ce couple solitaire et malheureux, mentionnait :
« Clinique vétérinaire »...

Je compris tout de suite... Et vous aussi, vous l'avez compris trop vite...
Cette clinique vétérinaire, toute récente, avait été implantée lorsque j'étais en vacances... Je ne l'avais donc pas remarquée.


Je ne peux pas écrire de roman alors... Du moins, pas cette fois-ci...

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