TOURNEE GENERALE



Le sujet de ce texte nécessitait d'écrire à partir de cette photographie de Robert Doisneau. Et voilà ce que ça donne ! :)

La Foire du Trône, Doisneau




TOURNEE GENERALE



– Alors quoi ? Tu décris la photo et t'écris un texte de 3500 signes maxi. Kapish ?
– C'est impossible ! s'écria le jeune auteur, pour une fois totalement destabilisé par la situation d'écriture imposée. D'ordinaire, il trouvait tout de suite ! On lui envoyait le thème le lundi, le mardi il avait écrit son plan, l'histoire était complète. Challenge personnel d'un jeune écrivain en devenir, un loup aux dents longues sans éthique narrative particulière, besoin pressant d'argent : il avait tout pour réussir dans ce milieu.
C'était son contrat : tous les dimanches, écrire une fiction pour un petit hebdo culturel à partir de clichés d'artistes. Un duo littéraire et pictural en quelque sorte. Mais cette fois-ci, il n'avait rien... Pas l'ombre d'un personnage, d'une intrigue, pas même un segment nominal... rien !


– Démerde-toi ! fit Brochu l'éditeur, au bout du fil, toujours bouledogue dès lors qu'il s'agissait d'argent. Invente ! Détourne, déforme, brode, tricote, imite... ! Mais si j'ai rien dimanche : c'est la porte ! ajouta-t-il en raccrochant.

Ce n'était pas la première fois qu'on le menaçait. On le traitait comme un chien... et il crevait de faim ! Ce job qu'il avait accepté pour se faire la main rongeait une partie de son temps et une partie de son talent. Toujours des histoires à inventer qui ne relevaient pas de son registre !

Il regarda de plus près cette photographie en noir et blanc qui n'évoquait rien pour lui : une fête foraine, une gamine boudeuse, deux musiciens de la fanfare locale, une mère au sourire élargi et au petit geste affectueux de la main... Ca sonnait années 60, bonne humeur populaire, clin d'oeil à la condition ouvrière, 30 Glorieuses... Ca sentait le pot-au-feu et le pastis de 11 heures au bistrot du coin... Une mystification communiste probablement. Désespérant ! C'était pas son truc ! Même s'il se forçait à tous les domaines de l'écriture, il avait des limites ! Lui, il excellait surtout dans l'art de dégommer des putes et de les faire éviscérer par un psychopathe doublé d'un violeur. C'était encore mieux quand il était infanticide. Ou vice-versa...

– Alors ? vociféra Brochu au téléphone.
– Toujours rien ! admit piteusement le jeune auteur.
– Si j'ai rien dimanche, t'es grillé ! hurla Brochu. Je te saignerai à blanc avant même que t'aies pu produire ton premier vrai roman. Clair ou faut que je développe ? Et il raccrocha.


Suivant le conseil de l'éditeur, le jeune écrivain essaya d'imiter quelques styles connus. Avisant les
« Lettres de mon moulin » dans sa bibliothèque, il écrivit à la Daudet : « Eh bien mon bon monsieur ? Que croyez-vous qu'il advînt ? Paul, saxophoniste sortit son copain à la fête foraine. Dans tout le Lavandou, ça sentait le dimanche, les filles en bourgeon, les rires des enfants... » Bof...
« Une Page d'amour » ? Il écrivit à la Zola : « Dans les parfums toujours flottants des fleurs encore ouvertes, dans la chaleur du soir, tournoyant, virevoletant, dépassant déjà les cimes, à pied, en vélo, à cheval, on voyait la fête foraine et ses mille grains de lumière renvoyaient leurs luminescences dans les yeux de Germaine, pour une fois repue de bonheur maternel. »... Bof..
Une écriture plus moderne ? A la Christine Angot tiens : « Merde ! Une gosse toute seule. C'est moi. Non. Si. Je ne sais pas. J'ai faim, je jouis, spectacle, vision d'enfance. N'a foutre, j'écris : c'est moi ! »
Et il continua longtemps, longtemps... C'était mauvais... mauvais...


A Brochu, le dimanche soir, il envoya ceci : « Pas pu écrire : quand la gamine a sorti son flingue, elle a tiré trop vite, zigouillé les deux fanfareux, éventré sa mère, fait exploser le stand ... »

Plus tard, il poussa la porte d'un bar familier et lança à la cantonade : « Je suis viré ! C'est ma tournée : pastiche général ! »,  la tête farcie de ses écritures.



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