Sur le quai dans "Chroniques du tram "

 

 

 

 

Sur le quai




L’autre soir - nous étions en train de dîner- ma femme a raconté une anecdote qu'elle a jugée assez plaisante pour être racontée à table, sachant que nous avions invité sa mère à partager notre repas et ce, après une longue journée de travail, en fin d'une semaine laborieuse et épuisante...
Le repas est, chez nous, une institution sacrée. Personne ne doit quitter la table avant qu'il ne soit achevé. C'est l'endroit idéal pour partager, parler, raconter, rire et vider toute votre assiette pour être autorisé à sortir de table, et ce, quel que soit votre âge...

Je n'ai rien contre le fait de partager un repas en famille mais je m'insurge volontiers contre tout rigorisme domestique. Surtout un soir où je n'ai qu'une envie : dîner d'un sandwich devant mon ordinateur, dans un silence sacré et reposant, sans devoir m'astreindre au rythme gastronomique d'un menu à la sauce ce-soir-belle-maman-vient-manger. J'aurais volontiers profité de cette soirée pour prendre un bain, surfer sur internet, regarder un bon film, écrire un éternel début de roman palpitant à souhait... Autant dire que je n'étais pas de la meilleure humeur...
Entre le rôti de porc servi avec ses haricots verts à l'ail et le plateau de fromages, et sur un ton particulièrement enjoué, ma femme nous a fait part d' un événement singulier : elle avait été accostée le matin même par un individu, masculin. Elle attendait le tramway, qui avait du retard et un homme était venu lui parler. Si parler est bien le terme exact.

Je ne sais pas vous... mais moi, quand j'apprends qu'un homme, jeune, fort, en pleine santé, entreprenant et mal rasé s'approche de ma femme, le matin, lorsqu'il fait encore nuit, qu'il fait froid, qu'elle est seule, que je ne suis pas là, qu'il n'y a personne aux alentours, que le tramway est en retard et qu'elle ne possède pas de bombe lacrymogène... je ne sais pas vous mais moi, ça ne me fait pas rire du tout.
Ma femme, si.
Résolument, dès le début de cette histoire, j'ai des doutes : sur la nature profonde de l'humanité d'abord, (peut-on rire de tout comme elle le fait?) sur la gent masculine ensuite (peut-on se fier aux hommes quels qu'ils soient, le matin de bonne heure, lorsqu'on est une femme seule?), sur les femmes en général (peut-on faire confiance aux femmes seules en général, lorsqu'elles rencontrent un matin, un homme seul et mal rasé qui s'approchent pour leur parler?). Et sur les belles-mères, en particulier... Il faut dire que ma belle-mère est une femme jeune d'esprit, élégante et parisienne, joyeuse et pleine d'humour. Elle regarde sa chère enfant (celle que j'ai épousée) avec les yeux de l'amour. Elle voit que sa fille, la quarantaine alerte, est encore avenante et séduisante. Moi aussi, je vois que ma femme, la quarantaine alerte, est encore avenante et séduisante. Mais si nous la regardons ensemble avec les yeux de l'amour, il y a une différence fondamentale entre nous deux : nous ne l'aimons pas de la même manière...

Alors ma femme raconte avec force détails (elle fait du théâtre) et en y mettant le ton (elle est très douée) de quelle manière le type l'a abordée (elle a de l'humour... beaucoup plus que moi...). Ca la fait vraiment rire. Ma belle-mère aussi. Elle a l'air de trouver amusant que sa fille soit encore remarquée par quelque séducteur en mal de femme, même mariée, dès sept heures du matin. Je me renfrogne immédiatement. Et je m'emballe aussitôt : je m'imagine sur le quai du tramway, surprenant ce malotru qui tente de séduire ma moitié dans un frimas brumaire, sur un quai isolé. Je m'approche de lui, le regard mauvais et dur. Probablement, j'ai la main qui serre mon trousseau de clés enfoui au fond de ma poche : on peut toujours crever un œil avec ça...
Bonjour ! (raconte-t-elle avec un accent travaillé, imitant le bonhomme dont il est question.) Vous travaillez en ville ?
Elle nous dit qu'elle a répondu à toute une série de ses questions, s'amusant elle-même à lui en poser d'autres. Elle nous fait part de la stratégie qu'elle a adoptée : le ridiculiser par le biais d'une conversation qu'elle aurait menée de bout en bout jusqu'à lui faire perdre la face. Je trouve tout cela plutôt tarte, en plus d'être dangereux. Peut-on imaginer qu’un dialogue avec ce genre d'individus soit le meilleur moyen de les faire s'éloigner ?
Elle aurait dû le planter là dès le début ! Je trouve sa naïveté déconcertante, mais belle-maman rit de bon cœur, trouvant que sa fille est d' une ingéniosité sans pareille. La nature est ainsi faite : les parents adorent leurs enfants, quels que soient leurs défauts et leurs conjoints s'en trouvent parfois bien affligés...

– Et il m'a demandé si j'étais célibataire ! ajoute-t-elle en pouffant.
Non mais quel mufle ! Direct avec ça !
Elle continue :
– Alors je lui ai dit « Non. Mon mari est en train de se garer » (à dire vrai, à ce moment-là, je dormais profondément). Vous êtes marié vous aussi ? lui a-t-elle demandé.
Il paraît que le pauvre type a bredouillé quelque chose d'inaudible qui semblait vouloir dire « Oui » mais pas vraiment. Il a dû être déconcerté par un tel aplomb... C'était donc là la stratégie employée par ma tendre et douce... Observons si la méthode s'avère concluante...
– Alors je lui ai dit : « Vous avez des enfants ?  Moi, j'en ai sept !»
Sept ? Disons que nous avons trois enfants, tous partis du nid familial et parfaitement autonomes. Et comme je m'interroge tout haut sur ce chiffre exorbitant, ma femme s'esclaffe :
– Mais non ! C'était ma technique ! Je lui ai fait croire que j'avais beaucoup d'enfants, c'est rédhibitoire tu comprends ?
Je ne vois pas en quoi ça l'est... Un type mal rasé qui cherche une aventure auprès d'une femme mûre un bon matin de novembre, ne doit pas spécialement s'intéresser à ses maternités... mais plutôt à ses détails mammaires ! Elle n'a pas l'air d'y penser. Je trouve sa technique plutôt ridicule d'autant que sa manière de rire de concert avec sa mère commencent sérieusement à m'agacer !
– Eh bien dis donc ! Tu n'as pas peur ! lancé-je.
Mon indignation est à la hauteur de sa candeur.
– Ah ! Jalousie..., lance-t-elle à mon adresse, tout en moquerie.
– Ce n'est pas de la jalousie! C'est de l'inquiétude ! rétorqué-je.
Jalousie inconsidérée... menace les mariés, profère belle-maman, l'air malicieux,.
Mais enfin c'est un comble ! J’imagine simplement le danger de la situation dans laquelle elle s'était exposée!
– Avoue, tu ne supportes pas l'idée qu'on puisse me trouver séduisante ! me taquine ma moitié. Ça dure depuis toujours ! continue-t-elle avec ce genre d’œillade railleuse qu'elle partage avec sa mère quand elle se moque de moi.
– Oui, oui... Jalousie mal guérie... devint pire ennemie, professe belle-maman.
Décidément c'est le bouquet ! Elles se liguent contre moi !

Mais bon, je dois bien l'avouer... Ma femme est une belle plante et j'ai du mal à supporter qu'un quidam en quête d'aventures ait eu l'audace d'imaginer quelque opportunité avec elle !
Tout cela menace de tourner au vinaigre d'autant que je n'aime pas le tiramisu servi en dessert - elle le sait tout de même!
– Allons ! Calme-toi ! Quand je lui ai dit que le père de mes sept enfants n'allait pas tarder à arriver, il a fait demi-tour et il est parti ! précise-t-elle.
– Tu as eu de la chance ! Mais je te trouve vraiment imprudente !
La colère, maintenant que le masque est tombé, a failli me faire dire autre chose : imprudente est bien faible !... Mais je me tais, ronchonne et écrase à coups de cuillères rageuses le dessert chocolaté que je déteste.
Il y a comme un froid dans la salle à manger.
C'est mal connaître ma femme : elle ne manque jamais de relancer l'humour quand il est retombé. Alors, elle reprend :
– Et ce n'est pas tout ! Quand je suis montée dans le tramway, je me suis encore fait draguer !
– Encore ! rit belle-maman, de fort belle humeur devant son ingénue.
Ce nouveau coup du sort me défait complètement ! Je ne ris pas, je me tais, j'attends, la mine sombre. Je ne dirai rien puisqu'on me taxe d'un des pires défauts de la terre !
– Oui, alors, quand je me suis assise, j'ai vu des beaux yeux bleus se poser sur moi ! C'était un jeune, très jeune garçon.
Je frémis.
– Alors, je me suis un peu penchée en avant et je lui ai répondu par un petit hochement de tête  !
J'enrage.
– Alors, il s'est incliné de la même manière et il m'a fait un grand sourire. Et puis il s'est caché.
Je bous...
– Et puis il s'est penché vers moi une nouvelle fois ! Alors, j'ai fait la même chose que lui et on a éclaté de rire ensemble ! Il avait des yeux ! Magnifiques ! !
C'est infernal ! Cette fille est une sacrée rouée !
– Alors, j'ai fait encore la même chose, on s'est regardés et on s'est fait un énorrrme sourire !
C'est innommable ! Mais quelle traîtresse !
– Et puis... sa maman a tiré sa poussette, a ouvert les portes... et on s'est fait de grands, grands gestes pour se dire au revoir !
– …................................. !

















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