" Patchwork " dans " Tartinade-maison "

Réflexion sur les mécanismes d'écriture :)





PATCHWORK


 




 Le patchwork, c'est comme l'écriture.

En période de frénésie créative, je couds, je couds, je couds avec délectation. Plus précisément,je patchworke. Cette technique ancestrale d'assemblage d'étoffes hétéroclites et usagées qu'on recycle sous forme de plaid, couette, édredon, nappe... peut obéir à certaines règles qui font école depuis toujours. Certains motifs sont homologués, brevetés, déposés : le mola dit aussi appliqué inversé; le sampler composé de blocs tous différents ; le crazy utilise des pièces aux formes irrégulières; le seminole utilise des pièces obtenues par la découpe à 45° ou 60° d'un assemblage de bandes; le sashiko parfois simple broderie, parfois assemblage de pièces à motifs japonais etc...

Cependant, on peut opter bien entendu pour un patchwork personnalisé qui n'obéit qu'aux seules règles de la liberté d'entreprendre, de créer, de réaliser selon son goût, son humeur et plus pragmatiquement aussi, selon ses réserves personnelles de tissu.

Il en faut beaucoup de ces petits carrés colorés qu'on coud ensemble jusqu'à recomposer un pan entier d'étoffe. On ne se rend pas compte au début. On pense qu'avec cinq bouts de chiffon, trois vieilles chemises et deux serviettes que le tout suffira mais non ! Les petites pièces, pour répondre à une harmonie naturelle doivent être tenues dans un ensemble mais pour réaliser un ensemble ordonné, il en faut vraiment beaucoup. La disharmonie est malheureuse en tout et même en couture. Trois bleus de même ton côte à côte et votre ouvrage est fichu. Du vert adjacent à un rouge trop clair apporte une touche de mauvais goût. Si le jaune est une couleur passe-partout, associé à un Liberty trop foncé, la pièce réalisée aura l'air d'être fagotée telle une serpillière qu'on assemblerait à un torchon de lin élimé. Non... il faut du contraste et une rigueur esthétique qui réponde aux besoins de l'harmonie visuelle, une symétrie bigarrée soit mais une symétrie maîtrisée, un concert mélodieux pour les yeux. Pour ces travaux, vous êtes un chef d'orchestre mais retenons qu'à la fin d'un concert prestigieux, on n'applaudit moins le chef d'orchestre que le choeur de musiciens qui nous a transporté. Les musiciens, dans un patchwork, c'est la beauté naturelle qui ressort de la couleur.


Le patchwork c'est comme l'écriture.
C'est une envie irrépressible qui vous prend : on veut coudre à tout prix de la même manière que certains élans d'écriture vous prennent comme des accès de boulimie intempestive. C'est un fourmillement, plein de vie, un élan avant toute chose. Peu importe le résultat. On verra pour le dénouement, ce qui compte c'est de commencer. Alors, on pose sur la table de coupe tous les restes de tissus que l'on possède et dès lors on imagine l'effet. Un peu comme tous les mots qui vous sont venus à l'esprit depuis quelques jours, les phrases et tournures syntaxiques que vous rêvez de coucher sur papier, ce début d'histoire qui démange votre plume... Pour l'instant, on est à l'art brut : informe mais prégnant, c'est comme une odeur que l'on reconnaît, un carte mentale que vous suivez au gré de votre intuition, un chemin de fruits tombés qu'on grappille au passage et il y a là tout un jardin.. . d'idées.

Surtout, commencer par la coupe. Une coupe rigoureuse est la clef du succès. C'est l'écrémage essentiel en écriture : bien fixer les priorités. En couture, c'est la base d'une construction rigoureuse qui permettra de bâtir tout autour du motif central : c'est l' élément qui détermine principalement la structure à tenir.
Mais la clé de voûte de l'ouvrage, c'est surtout l'art de la couleur. A l'écrit, on parlerait de la dynamique du récit. Il n'est pas besoin de rédiger un long récit d'action avec maints rebondissements mais que l'histoire évolue autour du personnage central est un point essentiel. Nous nous intéressons au personnage principal ou par comparaison au patchwork, à la couleur, pivot central de la réussite tant l'association des couleurs est le fil conducteur de l'oeuvre et ce, jusqu'au bout. Une faute de goût et tout peut être raté !

Elément incontournable : du fil polyester ! Parce que le fil en coton rétrécit à l'eau chaude. ! Inutile de saboter son ouvrage ! C'est déjà assez fastidieux, il faudra qu'il dure longtemps et ne craigne pas d'être éreinté au lavage.... Par conséquent, pour poursuivre l'analogie, il faut une ossature solide au récit : un décor bien planté est une nécessité; que tout soit justifié ou du moins justifiable en est une autre.

En termes de justification, tout lecteur sensé imagine ce dont je veux parler : les incohérences d'une narration ou les imbroglios psychologiques d'un personnage, la dramatisation trop poussée d'une action dynamique peuvent ruiner tout crédit donné à la fiction. Ce Vichy bleu-là... peut-on vraiment l'assortir à du rouge-grenat à petits pois blancs ? C'est un peu comme si votre protagoniste était marié à une voiture ! Ca fait tache... ce n'est pas justifiable. Il faut trouver une parade. Apparions-le à ce beau jaune doré et gardons le rouge-grenat pour souligner, d'un biais, l'octogone assemblé. Le protagoniste marié à sa voiture devient un dément interné en hôpital psychiatrique... Tout se tient ! Et ce n'est qu'un exemple...

Que faire de ces différents bleus ? Et ces camaïeux de vert qui recouvrent une table entière, déclinant toutes les teintes boisées qu'offre un nuancier aussi large, à quoi peut-on les unir ? Et les orangers ? Oui mais attention à ne pas tout marier n'importe comment ! Soyons multicolore oui, mais pas démodé ! Attention ! Un velours épais ne peut être associé à un coton plus léger ! Les fautes de texture sont impardonnables : ça gonfle d'un côté, ça rétrécit de l'autre ! Sans compter que ça déteint... Imaginez : votre protagoniste qui s'avère fou à lier est en réalité un ersatz humanoïde qui a commis un crime dont il ne se souvient pas – même la police ne s'en souvient pas !... et vous-même ne savez pas bien non plus ce qui a poussé votre personnage à commettre une telle action !
Ah attention ! Une déchirure dans le tissu ! Décousons et jetons la pièce traîtresse ! Et gare à une péripétie mal menée dont on ne voit pas la réelle utilité parce que si le lecteur est en général un grand paresseux, il est généralement moins idiot qu'on peut le penser et accepte mal d'être berné par une histoire trop fantaisiste !

Et surtout, n'omettons jamais la touche finale, ce qui fonde l'unité d'ensemble et donne toute sa valeur à l'ouvrage : l'émotion .
L'émotion, on l'obtient par le chatoiement des couleurs ou bien, par comparaison, par la leçon de vie que nous donne un récit, recomposant à chaque fois, de manière nouvelle, une expérience que nous admettons, que nous identifions, que nous reconnaissons. Il faut que ce soit beau ou du moins touchant. La beauté est dans l'émotion, c'est ce que nous disons d'une œuvre que nous trouvons belle : c'est qu'elle nous a touchée.

Soyons cohérent, opiniâtre et besogneux. Il n'y aucune matière, aucun matériau qui ne puisse résister au labeur, au polissage, au ciselage. Il faut du temps, de la détermination et... de l'audace.
Et la générosité ? Oui, il en faut. Donnons au lecteur ou à notre maisonnée, ces joies que procurent une histoire bien menée ou une architecture textile bien soignée. Que ce soit un bouquet parfumé, ravissant et tenace. ; et qu'il ravisse et enchante tous vos admirateurs après vous avoir enivré vous-même !


Quand vous l'aurez terminé cet ouvrage, on entendra autour de vous « Oh ! Comme c'est beau ! Que c'est joli ! » ou bien « Oh ! Comme c'est bien écrit ! C'est si bien senti ! » Et puis surtout le point délectable, le point d'acmé, le point d'orgue pour ce travail qui vous a coûté tant d'efforts alors que restiez enchaîné à votre bureau des journées entières :
« Oh ! Mais comment fais-tu pour réussir si bien à faire cela ? »

Et là, votre histoire, votre cathédrale de tissu, votre symphonie multicolore que tout le monde détaille admirativement, cette œuvre colossale qui détrône aujourd'hui tous les autres objets de votre maison, votre œuvre triomphale... perd déjà, à vos yeux, un peu de son prestige...
C'est que, de l'avoir terminée et d'en être encensée... une autre faim vous prend : c'est comme s' il restait quelque chose à dire, une finition à faire, un dernier ornement, un feston qui borderait élégamment ce si bel édredon, la touche suprême de votre dextérité.. ! Ou bien alors... Un autre patchwork ? Une autre histoire encore plus éclatante que celle-ci ? ! La faim vient en mangeant. Le succès et sa gloire ouvrent l'appétit vers d'autres éloges que vous mériteriez encore mieux ! Oui, une oeuvre émérite et inimitable qui consacrerait, à n'en plus douter et à jamais, et pour tous, votre véritable talent!

Et vous, à peine rassasié et déjà affamé, n'avez plus qu'une envie... celle de recommencer !

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