PROVERBES

" Quand l'Algérie était française "... c'est le nom d'un très beau documentaire qui m'a inspiré ce petit texte.

 

 

Proverbes




" Oran, 1954


Ce matin-là, c'était l'étude des proverbes. Bon sens populaire ou herméneutique plus complexe, ces dictons serviraient de base à la leçon de morale.
— Maffiodo, Pinardi, Cherifi ! Taisez-vous ! rugit le maître d'école.
— Mais on n'a rien fait, M'sieur ! répliquèrent trois garnements assis sur le banc du fond.
— Justement ! C'est bien ce que je vous reproche !
Ces trois-là, c'étaient des dur-à-cuire !
— Au travail ! Citez donc des proverbes français ! Toi, Maffiodo! cria-t-il, désignant un petit brun.
— Heu... hésita Maffiodo, un espagnol dont la famille était arrivée un siècle plus tôt, mais rien ne vint à son esprit. L'instituteur le foudroya du regard.
— Toi, Pinardi ! Et le maître pointa d'un index noueux le gamin rieur d'origine italienne.
Je sais pas M'sieur, dit le gosse en donnant, au passage, un coup de godillot à son ami Cherifi, le petit noiraud. Il espérait bien que celui-ci allait les sortir de ce mauvais pas.
— Un proverbe français ? Français ?! Tu n'en connais donc pas, hein ? ! Cherifi ! hurla-t-il en direction du jeune musulman. L'enfant interpellé hésita quelque peu puis récita :
— « Rien ne sert de convoiter ce qui n'est pas à nous » ?
Décidément, ils se passaient le mot, des vrais retors ! Des fils de pieds-noirs, cancres et paresseux ! Le petit Cherifi, c'était un vrai lui, un fellagah incapable d'apprendre ! On lui collait dans les pattes une marmaille d'ignorants, baignés de double culture ! Ah ! Elle était belle l'école laïque dont il se voulait la figure incarnée !

— Des proverbes français ai-je dit ! cria le représentant de la République.
Ce n'était pas la première fois qu'ils lui faisaient le coup. Ces gamins, métissés aux coutumes indigènes, ce petit Cherifi qui venait à l'école par pure charité du propriétaire qui employait son père, il n'y avait rien à en tirer !
— L'Algérie c'est la France ! hurla le maître d'école. Ici on parle, on écrit, on pense français !
La vérité, l'unité sont dans la République !

Il resta fâché tout le temps de la leçon. Quand la sonnerie retentit, les trois gamins s'enfuirent de l'école en riant. Ils l'avaient encore eu l'instit ! C'était leur blague habituelle : faire enrager le maître qui défendait l'Algérie comme la deuxième mamelle de la France ! Ah ! Ils s'entendaient drôlement bien tous les trois ! Et ce n'était pas près de s'arrêter !

Ils se séparèrent rue de Sétif, regagnant leurs domiciles respectifs.

Yassoud fila à la mer. C'était son grand plaisir avant de rentrer. Et tandis qu'il fixait l'horizon, admirant la mer scintillante irradiée par un soleil de plomb, dans l'atmosphère embaumée du jasmin et des loukoums à la rose qu'on vendait à l'étal, ces plaisirs odoriférants entrèrent en écho quelque part dans son cœur. Depuis quelques jours, il sentait en lui un appel étranger, un cri secret, un élan indicible...
L'appel du muezzin accompagna la lecture silencieuse du papier qu'il tira de sa poche. C'était l'écriture de son père qui avait griffonné pour lui, la profession de foi de Ferhat Abbas, un fervent nationaliste en cavale et qui risquait sa tête. Il lut : « L'arabe est ma langue. L'Algérie est mon pays. L'Islam est ma religion. Notre population n'est pas de la France. Elle ne peut être de la France. Elle ne veut être de la France ! » et les effets luminescents du soleil illuminant Oran firent chanter dans son cœur un proverbe ancien qu'il connaissait bien : « Donne un cheval à celui qui dit la vérité ; il en aura besoin pour s'enfuir. »


"Mais qui dit la vérité ? "pensa Yassoud.





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