PRINCESSE NGBAKA

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PRINCESSE NGBAKA





« Amène-toi ! » crie mon coéquipier. La foule de redingotes, de chapeaux melon, d'ombrelles en dentelle et de mioches piaillards est déjà dense. Nous avons été dépêchés pour filmer l'évènement. Cette géniale invention qu'est le cinématographe des frères Lumière révolutionne les actualités. Notre cahier des charges est bien rempli pour les jours à venir.

Nous nous installons à l'endroit que nous avions d'ores et déjà ciblé plus tôt pour faire la Une. Le temps de défaire notre appareil, une foule de badauds s'installe autour de la clôture. Plusieurs rient déjà. Je suis l'assistant au montage, je me dois de préciser les choix de cadrage car si les gros plans ont beaucoup de succès à notre époque où l'image mobile l'emporte largement sur la photographie, le panorama offre ici un régal pour les yeux. On a reconstitué par d'immenses décors colorés, tous les éco-systèmes tropicaux de la planète !

« Regardez le vieux là-bas ! s'écrie un gamin rigolard. 
On jette des cacahuètes (on les achète à l'entrée du parc) et tous ces gens semblent s'amuser grassement. « Oh ! Regardez l'autre qui barbote dans l'eau ! » dit une grosse dame avec un drôle de rire désignant des formes accroupies qui se tiennent près d'un puits creusé dans un orifice naturel.

« Y'a une femelle ! Y'a une femelle ! » hurle le gamin repris en choeur par la foule.

A genoux pour fignoler les derniers réglages de l'objectif, je vois mal la silhouette désignée par les badauds.
« On voit ses mamelles ! On voit ses mamelles ! » continue d'hurler le gamin surexcité.

Me tournant mieux, j'assiste, médusé et fasciné comme tous ceux qui m'entourent à l'apparition d'un merveilleux spécimen et de la meilleure espèce ! Elle vient vers nous.
Les cris cessent peu à peu à mesure que nous observons ses cuisses élancées et musculeuses, l'élasticité surprenante de sa poitrine ferme et nue ornée d'un collier de nacre blanc comme neige. Son front est aurifié d'un bijou rutilant, un batik bariolé et doublement plissé épouse la cambrure de ses reins... Face à nous à présent, son regard sombre et profond, immobile semble nous targuer d'un silence pesant. C'est une femme magnifique !
C'est alors qu'elle crie et nous apostrophe dans sa langue. Elle a l'air très en colère.

Passé l'effet de surprise, on la lapide aussitôt d'une pluie de cacahuètes et de quolibets blessants. La foule harangue son idiome indigène, ses lèvres épaisses, sa peau d'ébène moirée par les reflets du soleil. Mon cœur s'étreint d'une douleur inconnue et croisant son regard que je soutiens longtemps, je vois dans ses yeux une nuance étrange, des perles, un éclat particulier... Des larmes ? !...
« Hé !?... Y chiâle ! » lance le gamin à la cantonade.

Je hurle : « Foutez le camp ! ». Cette humiliation publique m'est devenue insupportable !

Je quitte la place surmontée d'un fronton où l'on a peint : 
 
" Enclos des cannibales Ngbaka congolais "


Le lendemain, tandis que nous visionnons le tournage de la veille, des images pleines d'un exotisme en carton-pâte, je revois ce regard brisé qui fixe la caméra. Bouleversé par ces changements que je sens en moi, par ces zoos humains où sévit le racisme des blancs, par les cris que nous entendons déjà gronder dans tout l'Empire français et que nous forçons à faire taire, je détourne le regard et sans le vouloir, mes yeux se posent sur le journal dont la Une du jour titre :

« 1er Juillet 1907, Paris : Exposition coloniale, deuxième jour d'ouverture ! »









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