" Pétard mouillé " dans "Chroniques du tram "


 

 

Pétard mouillé



En vacances, hier, j'ai pris le tramway. Cette merveilleuse invention permet de se rendre en ville en toute liberté, à peu de frais et sans avoir le souci que connaissent les automobilistes pour se garer... surtout en ce moment où les places de stationnement ont été supprimées pour cause de travaux : on aménage la ligne pour mieux desservir tous les quartiers.
En plein été, j'ai pensé que j'aurai une place assise. C'est loin d'être le cas d'ordinaire lorsque tous les Nantais travaillent et que leur goût immodéré pour les transports en commun rend les parkings-tramway inabordables et combles passé 7h 20 du matin... Le tramway nous fait voyager dans des conditions parfois périlleuses (manque de place, tassement humain et odeurs corporelles en pagaille) mais nous pouvons y vivre des moments exaltants !

En réalité, l'été, les tramways circulent moins souvent, ils sont donc plus bondés encore que d'habitude.
C'est donc résignée que j'ai tenté ma chance pour trouver une place stable, debout, entre deux masses humaines imposantes, une poussette à jumeaux et un caddy à légumes chargé d'une botte de poireaux qui m'a chatouillé le genou à pendant tout le trajet... Je tentais de me raccrocher à la barre transversale qui est toujours trop haute pour ma modeste taille et c'est sur un pied ( il fallait lever l'autre pour parvenir à me hisser jusqu'à la barre) et d'une main que je m'agrippais à ce rempart de fortune ( l'autre main était mobilisée pour tenir mon sac en bandoulière qui, dans un véhicule aussi brimbalant qu'un tram en ville, menaçait de tomber sur mes genoux à chaque instant... j'avais déjà assez de la botte de poireaux...)

C'est dans cette posture désagréable et vêtue d'un tee-shirt informe que je n'oserai jamais porter pour aller travailler car il laisse mon nombril apparent dès que je lève un tant soit peu les bras, vêtue également d'un pantacourt en jean râpé et strié d'un joli trou en haut de la cuisse gauche, chipé à ma fille adolescente - c'est dans cette posture donc que j'ai remarqué qu'on me regardait... Ça a duré un moment... J'ai fini par détourner la tête pour croiser le regard insistant qui pesait sur mon profil (le gauche n'est pas celui que je trouve le plus avantageux, c'était déplaisant.... ) Un jeune homme ! Un jeune homme aux yeux bleus – magnifiques - était en train de me dévisager !

Ça fait longtemps que cela ne m'arrive plus. En effet maintenant, c'est plutôt ma fille qu'on dévisage de cette manière quand on est un jeune homme. Si l'on peut me donner encore 16 ans de dos, le charme est rompu dès que je me retourne... On peut imaginer que je me suis trouvée flattée par cette paire d'yeux qui continuait, malgré le fait que je l'eusse croisée, à demeurer fixée sur ma personne… J'étais presque flattée en réalité car de fait, j'ai très vite pensé qu'il y avait une anomalie dans l'affaire. Le tee-shirt ? Instinctivement, j'ai coincé très fort mon sac à main sous l'épaule pour rabattre le tee-shirt d'une main sur mon pantalon, j'ai adopté une stature plus élégante en rentrant le ventre puis en me hissant un peu plus haut sur la pointe du pied, je me mis à souffler, de manière assez travaillée, sur une mèche blonde censée onduler assez élégamment sur mon oreille gauche lorsque je suis coiffée d'une énorme pince qui tient un chignon flou. Je sentais, sur ma nuque, dans mon cou, le regard puissant du jeune homme aux yeux clairs...
Je vous raconte cela en maints détails... sachez que ça n'a duré qu'une dizaine de secondes. Mais c'est très long dix secondes quand on est occupée à se refaire une beauté maladroite sans miroir, accrochée à une barre de tramway trop haute, parfumée au poireau et transbahutée d'un compagnon de voyage à l'autre à tout moment...

J'ai pensé alors que l'existence est une pochette surprise dans laquelle se niche toujours un cadeau final : les pétards qu'on place tout au fond. On croit qu'on a sorti tous les cadeaux mais en réalité, il y en a encore deux ou trois, bien empaquetés, dans la pointe du paquet : les pétards !
Voilà, c'était le petit pétard de la journée : un jeune homme plutôt séduisant me regardait avec insistance.
« Je dois être très bien coiffée ! » pensai-je, « Ou bien maquillée ! »  et une bouffée d'euphorie provoqua en moi une sorte de petit rire intérieur. C'était assez délicieux comme situation, il faut bien l'avouer. Assurément, je devais être vraiment à mon avantage, c'était la seule explication plausible n'est-ce pas ? »

Eh bien non...

J'ai cru défaillir quand j'ai vu que que le beau jeune homme aux yeux bleus se levait et s'approchait de moi... tout en continuant à me regarder.
« Il est gonflé quand même ! » ne pus-je m'empêcher de penser. « Mais qu'est-ce qu'il va me dire ? » Ce fut, en l'espace de trois secondes, un suspense haletant que je n'avais pas vécu depuis au moins... heu... au moins, oui !

C'est alors que le petit pétard a explosé... Mais en fait, c'était un pétard mouillé... ce sont ces pétards qui font croire qu'ils vont provoquer plein d'étincelles avec un gros « Bang ! » mais qui ne s'allument que d'un bout et s'éteignent tout aussitôt...
J'ai entendu le jeune homme me dire, d'une voix très posée :
— Vous voulez vous asseoir ?
Alors j'ai tourné la tête vers lui, un peu désemparée... Je l'ai regardé, déjà ulcérée pendant qu'un alexandrin racinien résonnait dans ma mémoire : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ma tête ? » mais il n'y avait pas de doute... c'était bien à moi que ce propos s'adressait... et c'est la bouche pincée, le ventre à l'air et le chignon frissonnant d'humiliation que je lui ai répondu de manière sèche et glaciale.
— Non !... Je n'ai pas encore l'âge. Merci quand même ! hurlai-je dans un murmure acide, la cinquantaine indignée...

Commentaires