L'INCIPIT


 

 

L'INCIPIT





Il y avait du jeu. Il recommença, enfonça la lame dans l'interstice pour décoller les parois et frappa doucement, à l'arrière du meuble, avec le marteau. C'était un joli secrétaire, acheté trois sous dans une brocante, muni d'un abattant et de deux grands tiroirs. Un seul résistait cependant et qu'il restât clos expliquait le bas prix de cette acquisition.

Martin avait en tête d'écrire un roman. C'était un être solitaire, nourri de livres et de latin, d'idéaux littéraires et de maximes philosophiques. Son incapacité à considérer les réalités terrestres le rendaient inapte à communiquer avec ses semblables. Il rêvait et s'exaltait seul, n'ayant en tête que son dessein d'écriture. Les premières lignes de son premier roman s'inscrivaient souvent devant ses yeux : « Longtemps il avait eu envie d'écrire un livre. Un jour, il le fit. » ou bien : «Voici son premier roman. Et il commence ainsi.» ou alors : « C'est mon premier roman. Premier et dernier.» Il ne cessait d'imaginer la suite, abreuvant ce projet inédit d'une foule d'intrigues complexes qu'il ne parvenait pas encore à écrire. Martin en oubliait de dîner le soir, de déjeuner le matin, dormait mal et vivait renfermé, obsédé par son projet .
Le secrétaire occupait ses longues réflexions et de fait, il trouvait à sa restauration, l'occasion de méditer. Après l'avoir décapé puis poncé puis verni, il s'attela dès lors au tiroir fermé. La matière lui résistait, comme son écriture et c'était compulsivement qu'il s'acharnait à l'ouvrir, liant l'un à l'autre dans un rapport intrinsèque. Il forcerait cette résistance, il y arriverait.
Le marteau frappait au dos du tiroir qu'il avait colmaté avec un bout de feutre pour en assourdir les coups : les voisins se plaignaient. Il lui semblait qu'il y avait quelque chose là... Dans le tiroir. Fermé, il y avait quelque chose... Comme une masse.


Ses nuits, ponctuées de rêves incessants déroulaient des pages entières d'écriture, des pages noircies de caractères ondoyaient comme des vagues qui finissaient par le submerger. Le jour, il s'attelait au secrétaire, obnubilé par le tiroir comme un mystère qui lui échappait. Un peu comme son livre. Les phrase défilaient dans sa tête sans qu'il vît le temps passer, transi par une inspiration mêlée de fantasmes de gloire, rendu haletant par des bouffées d'ambition sans bornes et pourtant, il ne parvenait pas à écrire. Refaisant les mêmes gestes, répétant les mêmes phrases, dans un désordre fébrile, il recréait sans fin son roman inédit, inachevé, inaccessible et pourtant si près.


C'était l'heure de l'anxiolytique. Conjugué à l'anti-dépresseur, ça lui donnait envie de somnoler et il sommeillait debout, écrivant mentalement. Mais aujourd'hui, c'était différent.
Aujourd'hui, il avait imaginé la fin de son manuscrit. Euphorique et titubant de fatigue, il se saisit du marteau, pris de superstition, songeant que son obstination à forcer le tiroir était profondément liée à son inspiration. Tout avait commencé là et il le considérait comme un réceptacle sacré qui délivrerait un message capital. Il y arriverait.
Il y eut comme un déclic. Martin en resta ahuri... Le tiroir sortit de son caisson. A l'intérieur, il vit ce qui ressemblait à une liasse de papier. C'est religieusement qu'il s'en saisit. Et quand il prit entre ses mains ce qui ressemblait fort à un manuscrit, il le feuilleta. C'était des pages noircies d'écriture, d'une écriture si serrée et minutieuse qu'il en eut le vertige. Il revint à la première page et lut :
« Je m'appelle Martin. Ceci est mon premier roman. Qui sait s'il y en aura d'autres ? »
L'incipit s'inscrivit sur toutes les vitres, sur tous les murs. Quand Martin vit la pièce s'effondrer et les vagues le submerger, il chuta de tout son poids, entendit les voisins se plaindre.

Il fallut appeler une ambulance. Elle arriva trop tard, la raison de Martin avait, depuis longtemps, chaviré.

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