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"Piquante", avait dit, en parlant d'elle, le professeur Lamberti, l'éminent juriste, titulaire de la chaire de droit pénal à l'université de Rome. C'est ce qu'il avait en effet répondu au serveur au sujet de la sauce Nazaréenne qui nappait les tapas apéritives.
Ce fut immédiatement transmis en cuisine. Azzara Stern, Chef d'un restaurant gastronomique récent et qui avait reconnu le prestigieux client, n'eut qu'un mot :
- Mettez le paquet !

La carte de son établissement, au pied de la cathédrale, affichait des plats gourmands en référence à l'imaginaire judéo-chrétien : outre les traditionnels
Poisson Saint-Pierre, Poulet sauté à la Diable, Coquilles Saint Jacques sauce St-Benoît, on pouvait déguster aussi un Agneau en sauce aux crucifiés (lardé de clous de girofle...), Bœuf grillé à la Moïse (cuit au sable) ou à la Pilate (tartare à la Ricotta), des œufs façon Hérode (décapités et fourrés) ou à la Ramses II (farcis au miel), d'énormes plateaux de fromage placés sous l'égide de saints divers, des desserts dont l'évocation seule était déjà une infernale tentation.
Maintenant que Lamberti commençait à se repaître du menu «
Sacristain » : oreille du Christ et sa salade à la Romaine (tranche de lard grillée et assaisonnée au vinaigre balsamique) ; tripes à la Sainte- Blandine et sa Couronne de Moines (salade de pissenlits) ; fromages et toasts à la St-Génix accompagné d'un copieux verre de Châteauneuf du-Pape, il attendait le dessert... Il avait hésité entre les Pets de Nonne sur coulis de framboises et leur Trinité glacée (trois boules de glace aux saveurs exotiques), la Poire farcie à la Carmélite (fourrée aux fruits confits chauds avec purée d'abricots) mais avait opté pour un mets dont le nom l'intriguait : Couronne du Christ et son Chutney aux Fruits de la Passion.

Si Lamberti déjeunait en cet endroit, c'est que ses prérogatives d'Attaché au Vatican exigeaient qu'il tranchât les cas litigieux d'exploitation des patronymes hagiographiques dans la culture profane. On lui avait, par conséquent, confié la mission d'aller statuer
de visu, sur l'affaire du restaurant « Au damné des saints » dont l'appellation, sulfureuse mais légitime à la Chambre de Commerce, agaçait fortement l'enclave sacrée du Vatican. La gastronomie française, malgré sa réputation, était soumise à une appellation contrôlée par le Siège papal. Il y avait des droits d'auteur à respecter comme en littérature. Le patrimoine gastronomique avait entériné des recettes mondialement réputées mais chaque nouveauté était en réalité passée au crible de la bienséance vaticane. Le Pets de Nonne avait mis des décennies à s'imposer, c'est pourquoi certains idiomes l'avait rebaptisé : beignet venteux, soupir de vieille ou même pets de putain... Quant aux couilles du Pape, il n'avait jamais été question de les faire référencer; de toutes manières, ce n'était pas un plat cuisiné. Ces Français, laïcs et déchristianisés depuis plus d'un siècle, pouvaient se montrer fort irrévérencieux quant aux traditions christiques. C'est en pleine terre païenne que Lamberti officiait donc ce jour-là.
Et un de ses verdicts pouvait, par pression et harcèlement, porter une atteinte fatale à ce genre d'établissements.

A dire vrai... les différents scandales de l'Eglise mis à jour ces dernières années phagocytaient progressivement sa foi. Et si Lamberti plaidait encore pour la cause du St-Père, c'était par pure obligation professionnelle... Son éthique religieuse et même le célibat qu'il avait embrassé avec conviction, lui pesaient désormais
notamment depuis que ce dernier rempart de la vertu catholique avait été bafoué par quelques prélats défroqués.
On lui servit le dessert. Quelle magnifique présentation ! Une imitation parfaite de la couronne d'épines qui avait coiffé le martyr avant la crucifixion ! Le gâteau était magnifique : des entrelacs d'épines minutieux et saillants tout en chocolat décoraient une génoise fourrée aux framboises, le tout couronné d'un savoureux Chutney. Quand Lamberti eut fini d'ingérer son dessert ainsi que le
Séraphin à la menthe religieuse (un café nappé de crème fouettée parfumée), il s'adossa à sa chaise, pris de cette lourdeur qu'apporte un repas plantureux.
Azzara l'observait des cuisines. Au vu de ses assiettes qui étaient revenues vides, elle jugea opportun d'aller alors le saluer :
– Tout s'est-il bien passé, Maître?
Lamberti releva la tête et découvrit une charmante personne ! Deux yeux étincelants illuminaient un visage généreux au sourire éclatant.
Azarra se présenta et en guise de courtoisie lui offrit un petit verre de
Vade retro Satanas (un puissant digestif) accompagné d'un petit beignet vaporeux : Lamberti eut l'impression de croquer dans une aile d'ange !..

Et tandis que la liqueur le berçait d'un doux vertige, il s'alanguit à considérer la petite femme devant lui. Après le deuxième verre de Satanas il eut nettement l'impression qu'elle était aussi belle que la Vierge Marie ornant les retables de la Chapelle Sixtine. Au troisième, frappé par autant de grâce et de beauté, il vit les portes du Paradis s'ouvrir à lui et au verre suivant, ivre et repu, heureux comme un pape, il n'hésita plus et demanda à Azzara, triomphante, de l'épouser !...






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