CA VA CANARDER !



 

 

 





Ça va canarder !

 

Une atmosphère électrique régnait sur le plateau. On était dans le bleu jusqu'au cou et toujours pas moyen de trouver la teinte idéale.
- On va tlouver ! Le blou é oune champ chlomatique tlès étendou. Les nouances sont infinies : blou-ciel, blou-nouit, blou azouL...
- Trouvez-moi le meilleur, arrangez votre accent et revenez quand c'est fait !
Mlle Comăneci repartit avec son nuancier.
Macaire avait sa légende dans le monde de la publicité. Il fallait payer prix d'or pour qu'il acceptât de mettre en scène un produit. Il était talentueux et cher, tout le monde ne pouvait pas se l'offrir. Mais ses prestations fort onéreuses n'étaient pas le pire des obstacles ... Macaire était le genre d'artiste illuminé, excentrique, fanatique, égocentrique, chimérique, dépressif, mysogine, cocaïnomane. Sa démesure, son extravagance, son purisme multipliaient par milliers les euros investis dans un spot publicitaire, par deux cents le nombre de techniciens, jamais assez chevronnés, par cent, le nombre de comédiens, jamais à la hauteur.
Par souci de réalisme, le comédien engagé avait dû endosser un accoutrement de canard, particulièrement plumé et volontairement palmé. L'intériorisation de sa tirade nécessitait, selon Macaire, l'immersion la plus totale dans son personnage : on faisait la pub de Canard WC, un produit-phare de la consommation courante, ancré dans un hyperréalisme social indéniable. Il fallait être percutant : pureté détergente avec le bleu, vérité saisissante avec le canard. La chose en soi paraissait simple : il suffisait de cancaner. La publicité montrerait un consommateur nettoyant le réceptacle sacré et son cri final ferait figure de slogan : « Canard WC ! C'est trop coin-coin ! »
Là était le problème. Le cancanement exigé se situait dans une tessiture qui semblait inhumaine... Et pour ce faire, Macaire obligeait son acteur à pratiquer les virelangues choisies par ses soins, depuis trois bons jours entiers... A peine le temps de dormir ou manger.
- Blou- toulquoise, blou banquise, blou polaile, blou-indigo... reprit l'éclairagiste en chef, revenue sur le plateau.
- Non ! Plus suggestif, plus poétique, plus éthéré, plus onirique ! Un océan entier doit crever l'écran ! Et lui, là ! C'est pour quand ? Allez lui dire !
- Oui. Javel l'dire au canard.
Elle s'avança, fit un signe et l'acteur déclama :
- Croyant cancaner comme canardeau, il croasse comme corbeau ou coasse comme crapaud ! Et échauffé par cette phrase allitérative, il lança le mot de la fin : Coin-coin !
- Insuffisant ! éructa Macaire. On dirait une oie qui cacarde ! Pas un canard qui cancane! Continuez !
Il fallut recommencer.
Le comédien finissait par s'exaspérer. A dire vrai, à présent, des tas de virelangues se créaient toutes seules dans son esprit :
- Ce calomniateur aux combines cruelles est copieusement caractériel ! Coin-coin !
- Insuffisant !
- Cataclysmique conconnot ! Quel couillon que ce cacochyme crétin ! Coin-coin !
- Mauvais ! Mauvais !
On finit par livrer un Eider premier choix, loué pour l'occasion. En le pinçant aux rémiges, la bête cancana de la manière la plus véridique qui soit. L'acteur, subitement inspiré par l'animal, hurla :
- Que ce cagneux coquin creux crève comme calamiteuse carogne ! Coin-coin !

Et ce trait jaculatoire assura son triomphe !
Macaire, médusé, habité d'une émotion extatique face à cette apothéose magistrale, s'écria :
- On le tient ! On le tient ! Faites la prise !
Un bleu-lagon, magnifique, inonda le plateau et l'on put, enfin, commencer.








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