" Le blouson magique " dans "Chroniques du tram "


Le blouson magique


" Mon mari a longuement travaillé à la mairie au service des Installations Sportives. De fait, il avait à l'époque une dotation bisannuelle de vêtements de service impressionnante ! En plus des chaussures de sécurité hight-tech, baskets de saison (printemps-hiver), tee-shirts en pagaille à l'effigie de la ville, parkas d'été et d'hiver marqués au logo de la cité, il recevait également un blouson très seyant que je lui aurais volontiers emprunté bien des fois sil n'eût été trop grand pour moi. C'était un blouson court, entièrement molletonné, taillé dans un tissu épais, bleu-marine et garni d'un aplat noir en cuir aux épaules. Un vêtement strict mais élégant de la meilleure facture qui soit pour un vêtement de travail...

Mon mari avait une dignité hors du commun. Voilà :
Nous habitions en haut d'un chemin qu'il fallait descendre pour se rendre à l'arrêt de tramway le plus proche. Si mon mari voyait arriver le tramway du haut de la butte, il se mettait à courir au risque de ses tibias (le chemin pentu était souvent glissant ). La plupart du temps, il parvenait à attraper le tramway. Parfois, non...
Mon mari, un homme empreint de dignité ai-je déjà souligné, rougissait de honte à l'idée qu'on puisse le voir courir après un tramway qu'il n'aurait pu rattraper... Les jours de guigne donc, le tram redémarrait alors qu'il eût suffi de deux petite foulées de plus pour qu'il puisse presser du doigt le bouton des portes latérales qui mentionnent : « Ouvrir/Open/ Offen ». Bien entendu, il était hors de question de se laisser ridiculiser par la chose et mon époux a bien souvent laissé croire aux passagers, fort nombreux à ces heures matinales et souvent distraits par les mésaventures de quelque sprinter malchanceux, qu'il était en réalité en train de faire son jogging matinal ! Eh oui ! Plutôt que de souffler, rager et s'apitoyer sur son sort, mon mari préférait donner l'image d'un quarantenaire sportif qui doublait, au pas de course, le tramway et allait remonter la prochaine avenue, tout en côte, de la même foulée véloce qui l'avait amenée jusque-là. Heureusement, il y avait au tournant un parc touffu dans lequel il pouvait se cacher, pour une pause bien méritée ! L'honneur était sauf... et mon mari, probablement en retard...

Mais revenons au blouson. Il est arrivé plusieurs fois que ce vêtement s'avère très drôle en plus d'être élégant...

Vous devez vous souvenir du film « Indiana Jones et la dernière croisade » et de l'une de ses scènes d'anthologie : Indiana Jones ( incarné par Harisson Ford), en pleine guerre contre les Nazis, se trouve à bord d'un Zeppelin et essaie de quitter le continent européen. Comme un officier allemand semble le suspecter et ce, devant les passagers et malgré l'uniforme qu'Indiana Jones a emprunté au steward qu'il vient d'assommer, dépouiller et enfermer dans un réduit incommode, notre héros invente une ruse : il se fait passer pour le contrôleur. Entre-temps, une échauffourrée splendide à l'écran nous le montre en train de mettre une raclée terrible à l'officier allemand... jusqu'à le jeter... en-dehors de l'avion en plein vol ! Stupéfaction générale des passagers ! Alors, Indiana Jones réagit très vite et en faisant des signes explicatifs à son auditoire médusé, il dit bien haut : « Pas de billet ! » avec une intonation de l'index levé particulièrement parlante et en pointant, de l'autre, l'ouverture latérale qui a permis (heureusement) la défenestration aérienne du méchant ! A ces mots, les passagers du Zeppelin, pris d'une frénésie sans pareille, agitent de deux mains leur billet d'avion et crient, à qui mieux-mieux : « Mein billett ! Mein billett ! » dans l'espoir que ce contrôleur extrêmement pointilleux viendra bien vérifier qu'ils voyagent en toute légalité !

Mon mari est monté plusieurs fois dans le tramway... vêtu de son fameux blouson bleu-marine aux épaulettes de cuir noir...
A chaque fois, il a pu constater, amusé, que les utilisateurs ne manquaient pas de manifester une certaine fébrilité à son approche. Il est même arrivé que le chauffeur, un peu en avance sur ce personnage vêtu aux couleurs du service public sur rail, l'attende un peu... Le chauffeur ne se laissait pas berner longtemps, ceci dit et devinait, dès que mon mari était monté à bord, qu'il s'agissait d'un citoyen lambda mais les passagers, eux, ne s'en étaient pas encore rendu compte. Eux voyaient... un contrôleur et à l'instar des voyageurs du Zeppelin d'Indiana Jones, se mettaient tous à chercher dans leurs poches, un titre de transport valide à présenter !

Ca nous a toujours fait beaucoup rire... ! C'est pourquoi j'ai toujours rêvé d'endosser ce blouson ! Et de rêver à son pouvoir ! Ah oui ! Comme j'aurais aimé monter dans un tramway, le jean impeccable, le blouson cintré, le fessier musclé, le chignon parfait, le rouge à lèvres cinglant, la mine pas commode et affoler quelque peu mes concitoyens qui se seraient empressés de fouiller dans tous leurs sacs et poches leur ticket de tramway ! Fantasme d'une voyageuse urbaine toujours en peine de trouver le sien, au fond de son sac à main ou du cartable en bandoulière ou de sa poche de jean ou d'imperméable ou de manteau d'hiver... (je ne suis pas très organisée...)

Faudrait que ça fasse une histoire... Un jour, je vous raconterai ce que ça fait, la descente des contrôleurs dans le tramway... "

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