" L'amour est dans le tram " dans "Chroniques du tram "

 

 

 

 

 

L'amour est dans le tram



Ça galoche à mort troisième rang à gauche, ligne 3 du tramway, direction Marcel Paul.

Un couple de tourtereaux juvéniles se bécote.
Il occupe à lui seul un carré de quatre places assises grand confort. Et pourtant, ils ne sont que deux et même, la fille est à cheval sur le garçon. Ces deux-là n'occupent donc qu'une seule place et les trois autres sont disponibles. Pourtant, personne ne s'y assoit. Et pourquoi ?
Eh bien … leur démonstration salivaire est si ostensible que personne n'ose déranger une telle intimité !... Comment aller se mêler à une vie de couple si intense ?

Certains les regardent de côté, d'autres de travers, certains autres, une fois les avoir découverts, détournent la tête pour ne plus les voir du tout.
La jeune fille, tout en chatteries, minaude après chaque baiser, en réclame encore. Le garçon n'attend pas son reste et répond à ses appels aussi vite qu'il peut reprendre sa respiration.

Çà doit faire drôle vu de l'extérieur. En effet, de la rue, on doit discerner un amas de gens debout, serrés comme des sardines face à trois places vides. Pour tous les usagers du tramway, gagner une place assise est un défi quotidien. C'est la première chose qu'on fait lorsqu'on monte : chercher une place. Alors là, ça doit paraître incongru ! Mais non, rien à faire, on se tient tous verticalement à la barre et on tourne la tête comme on peut.
J'entends un voisin qui, après voir vu le couple entamer un baiser encore plus langoureux que le précédent, dit en riant :
— Eh bien ! C' est le baiser du siècle !
Ce n'est pas le cas d'une maman à poussette qui a résolument détourné la tête, écoeurée semble-t-il par cet étalage buccal .
Moi-même je n'ai rien contre les jeunes amoureux mais j'ai quelque chose envers l'indécence. Je me surprends donc à me trouver gênée par ce couple enlacé. C'est fou comme on peut être impudique à cet âge-là. Veut-on prouver quelque chose aux grands ?
Tiens mais... Je ne peux m'empêcher de penser à Brassens :
« Les amoureux qui s'bécotent sur les bancs publics,
Bancs publics, bancs publics,
En s'foutant pas mal du regard oblique
Des passants honnêtes
— »
Voilà ! Je suis devenue une passante honnête ! Au vu de la suite de la chanson, je ne sais pas si je dois m'en réjouir...

— Sacrée fricassée de museau !  s'amuse à dire mon voisin de droite quand je croise son regard.
Je fais les yeux ronds et à mon air ahuri, il s'exclame :
— Eh oui ! C'est comme ça qu'on dit !
C'est à ce moment que mon voisin de gauche, apparemment égayé par l'affaire, renchérit :
— Ils se lichent la poire, ou la pomme comme on dit chez moi !
— Chez moi, on dit : « Ils se bisonnent ! » vient d'affirmer une jeune femme au sourire éclatant.
— « Bisonner » ? C'est normand non ? réplique le voisin de gauche, toujours amusé.
Une autre dame se retourne alors en souriant.
— On dit aussi : « Se sucer la pêche, la poire, le caillou »
— Se licher, se relicher, se téter la gueule ! rajoute un petit homme assis avec une intonation à la marseillaise qui nous fait tous éclater de rire.
Quelle connivence subite entre les usagers !
— Ah ! Chez moi, on peut dire : se rouler un patin, une galoche, une pelle, une escalope, une saucisse !
Là, c'est une dame très bien qui nous étonne par la diversité imagée de son vocabulaire.
— Frenchkiss ! vient d'ajouter un élégant jeune homme avec un accent qui mouille le « r » et laisse bien siffler le dernier « s ». Certainement un Hindou.
Une chose est sûre : ce baiser fait parler tout le monde ! Et on se regarde tous le sourire aux lèvres.

Arrêt Plaisance : un couple de personnes âgées chargé d'un panier à légumes monte dans le tramway. Alors tout le monde s'écarte comme il peut et voilà nos petits vieux qui s'installent, l'un à côté de l'autre, là où il se trouve de la place : à côté des jeunes amoureux. La vieille dame semble un peu embarrassée avec son gros panier. Il est difficile de le glisser sous les sièges. Il faut donc réussir à le caser sous ses genoux et à se laisser chatouiller par une touffe de poireaux qui dépasse de son contenu.
On se regarde tous un peu avec un air désolé du genre : « Oui, nous sommes comme vous des passants honnêtes... Quelle jeunesse ! Si ce n'est pas honteux quand même ! »
La vieille dame a vite fait de repérer les amoureux, s'attarde sur leur posture, roule des yeux, donne un petit coup de coude au mari. Il a l'air affligé par ce spectacle.
Mais curieusement, la vieille dame arbore déjà un regard affectueux. Elle n'a pas l'air choquée quand la jeune fille, dans une roulade gracieuse de la nuque, joue de ses cheveux et les enroule autour du jeune homme qui la tient par la taille, tout en admiration devant elle.
Les cheveux blancs de la vieille dame se mirent au soleil, nimbés de lumière et c'est alors qu'elle sourit.
Elle sourit.
Que raconte Brassens déjà ?

« Quand la saint' famille Machin
Croise sur son chemin
Deux de ces malappris,
Elle décoche hardiment des propos venimeux... »


Heu... Non ! Je ne veux pas faire partie de la saint' famille Machin !
Et ?

« N'empêche que toute la famille
(Le père, la mère, la fille, le fils, le Saint-Esprit...)
Voudrait bien, de temps en temps,
Pouvoir s'conduire comme eux. »


Heu...

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