LA GRENOUILLE

J'ai toujours rêvé d'écrire un roman historique. Pour l'instant, avant de pouvoir rédiger deux cents ou trois cents pages, voici un petit texte de... une page et demie ! ;)

 

 

 


LA GRENOUILLE



Tout cela commençait à lui paraître vraiment de la folie. Suivre un âne ! La nuit !
Isidore de Bain enrageait. On entendait des bruits : craquements de branches, envolée d'ailes, claquements de becs, foulement des herbes, trots hâtifs de bêtes effarouchées. Ce benêt de Jean-François marmonnait dans sa barbe : « On y va, on y va ça ! » et puis se retournant de temps en temps, il ajoutait dans un petit rire : « J'y vois comme la chouette ! Craignez rien ! J'vas ben retrouver le chemin !» en roulant les « r » dans un patois chargé d'eau-de-vie. Idiot ! Il les avait perdus deux fois déjà ! La nuit était noire, de ces nuits où un quartier de lune chétif éclaire péniblement les sentes caillouteuses engoncées dans les branchages sombres.
Ils s'étaient éloignés le plus vite possible du domaine de la Rocheraie et puis ils étaient arrivés aux alentours de l'occhevine : une usine, on disait à Paris. Ce bâtiment destiné à l'exercice d'une activité pour lequel on utilisait la force hydraulique, était gardé par des sentinelles armées depuis les émeutes des farines, en 1775. Il avait fallu ramper comme des anguilles. Et la forêt les avait accueillis. On arrivait à présent vers des terres immergées : l'inondation des sols témoignait d'un paysage de marais. Mais où était-on ?
— C'est le marais de l'Audomarois ! s'exclama Jean-François comme s'il eut deviné les pensées de de Bain. On est sauvés !

De Bain fuyait la Garde Royale. Une sale affaire : à la Cour, un prince de sang avait ridiculisé son lignage, humilié son nom avec morgue devant toute une assemblée de jupes en soie, éventails nacrés et perruques vertigineuses.
De Bain avait pris l'imbécile par le collet et l'avait souffleté avec vigueur. Il haïssait la puissance et l'insolence des riches, lui qui était de noblesse pauvre, condamné à leur mépris.
Pourtant, sa lignée était illustre et remontait aussi loin dans le temps qu'il y eut monarques divins en France. Toutefois, ses terres ancestrales s'étaient étiolées à travers les âges. Maints de ses aïeux, avaient été pris aux pièges de grandes idées pécuniaires : l'extraction du charbon dans les mines placée sous l'égide de la « Grande maîtrise des mines et minières de France » dès les années 1600 s'était révélée plus ruineuse que lucrative. Plus tard, certains s'étaient pris aux jeux et aux fastes de Versailles et cela avait fini par achever la fortune de leurs descendants. Il subsistait bien peu de biens et beaucoup de peines. Vivre en aristocrate devenait difficile et de Bain en souffrait.

Dans le parc, deux témoins avaient effectué le contrôle des lames pendant qu'une horde de marquis apeurés suivaient l'affaire aux fenêtres. De Bain avait blessé son adversaire : une longue entaille qui saignait vif, fatale.
Il avait dû déguerpir aussitôt. On embastillait ou bannissait à vie pour un duel de ce genre.

Jean-François, un valet d'écurie, l'y avait aidé. Une bourse de dix écus trébuchants l'avait immédiatement convaincu. Son haleine témoignait qu'on aurait pu l'acheter pour un pichet de gnôle...
Le bonhomme avait dans l'idée de cacher De Bain chez la Grenouille. On disait que la fille vivait des subsides que lui pourvoyait le destin : elle logeait les brigands des bois, soignait les riches rossés et volés par eux, les évadés aussi, désireux de se soustraire à la justice royale. Elle en avait caché beaucoup, aimé aucun mais on disait qu'elle était belle, vénale et désirable. Personne ne l'avait jamais vue mais tout le monde la connaissait. Il fallait payer cher son silence pour fuir par les marais. Elle avait sa légende : on disait qu'elle était sorcière, maudite et morte-vivante ; les bandits à sa solde régnaient par la peur.
De Bain ne se laissait pas impressionner par le récit de Jean-François. Il connaissait les peurs de ces pauvres bougres, ces paysans rustres et peureux comme des filles. Ces boniments de bonne-femme qui donnaient la frousse au petit peuple le firent presque rire. Mais l'heure était trop grave pour se réjouir de ce conte populaire: ce qui importait était de fuir et de sauver sa tête. Et tant pis s'il devait passer contrat avec une sorcière de village. Quiconque le sauverait de ce mauvais pas ne pouvait être que béni.

Ils arrivèrent à un carrefour. Dans la nuit, au pied du calvaire, ils distinguèrent une silhouette puis une fille, toute jeune, accroupie.

— Qu'equ' tu fais donc là à c't'heure ? demanda Jean-François en éclairant la gamine de sa lanterne.
— J'y regarde si y'a des sous.
— Ben, tu vois dans l'noir comme ça ?
— Ben non, j'y attends !
— Qu'e'qu t'attends ?
— Ben vous !
— Ben pour quoi faire ?
— Ben pour les sous !
Les deux hommes se regardèrent, éberlués.
— Pasque tu crois qu'on va t'en donner ?
— Ben ! Obligé tiens !
— Et pourquoi qu' tu penses ça ?
— Ben tiens ! Qui c'est qui va vous faire traverser ?
— C'est toi le guide ?
— Ben oui mon vieux !
— T'es la Grenouille ?!
— Ben oui !
La fille prit un air de chat sauvage, les yeux féroces et d'une main leste, écarta les joncs, désigna d'un menton farouche, une barque.
— Les sous d'abord !

Une lueur pâle balaya l'horizon. On entendit des chevaux, des cigognes apeurées prirent leur envol. La Garde Royale !
Cachés par les roseaux, ils montèrent dans le fragile esquif tandis que Jean-François grondait en chuchotant :
— S'pèce de voleuse ! C'est y pas un crime de se faire voler comme ça !

De Bain scruta la rive opposée : il lui restait une chance. Il gagnerait l'océan, embarquerait pour l'Amérique, le Nouveau continent, la terre des possibles ! C'était la terre des pauvres. Il y avait tout à faire là-bas, il y arriverait !
Une ivresse sauvage le berça d'un coup et voyant la gamine qui ramait comme un homme, fière et forte dans ses haillons gonflés par la bourse d'écus, il dit :

— Que voulez-vous, c'est sur le fumier que poussent les plus belles fleurs !








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