" L 'Oréade " dans " Homéotéleutes "



L'OREADE



« C'est une enveloppe des Alpes ressortie d'un souvenir, d'un placard, un jour de ménage, amenant avec elle une étrange impression.
Vacances à la montagne, mutation des troupeaux vers les alpages. Souvenir de vacances, dans le temps. C'est le même mouvement : aller des prés aux hauteurs, passer de la pensée au voyage, transhumances laissant s'exhumer d'autres paysages. Peut-être est-ce un songe, plus lointain, mal dessiné ou des ombres, plus éteintes, à ne pas raviver... quelque chose dans le temps qu'on aurait omis de faire, qui revient lancinant quand on vient à songer et à se demander de quelle manière on a pu l'oublier. D'ores et déjà trop tard : un chemin perdu, une porte fermée et plus de clé.
C'est une lettre signée d'un jeune ami de voyage.


Une lettre banale timbrée d'il y a longtemps, une fleur dessinée à côté d'un nom et un nom qui réveille tout entier, un âge, une rupture dans le temps, des rites de passage pour devenir grand. Et tout de suite c'est... Saisissants de candeur, des mots qui se jettent et abondent de fraîcheur, un élan de bonheur, un torrent de joie qui déboule un ravin, une montagne qui pousse...
Des traces de forêts, mentales, d'évasions dans les bois, un enfant déguisé en indien, un compagnon de jeu râleur et riant, un ami, un petit garçon...

Un rapace, dans un ciel nuancé trace un sillon, cri rocailleux, généreuses rémiges... et sa vélocité céleste est comme un éclair fulgurant et blessant qui dessine en un mot ce que fut cet « avant ». Des bruissements de rivières, des parfums boisés, le vertige qui vient de l'air, des hauteurs, l'odeur résinée du vent et s'accrochant au bas des montagnes, des forêts de sapins, des vallées de verdure.

Diligemment de mémoire et gambadant vite à présent, deux évadés joyeux dévalent une pente et leurs roulades arrachent au passage des touffes de fleurs, des rires en cascade font écho aux couleurs, asters odorantes et ruisseaux étincelants. Des canards barbotent sur un plan d'eau tranquille ; on crache sur un caillou glissé dans une main et on tente de le lancer aussi loin qu'on peut pour le faire ricocher...

C'est comme un sortilège jeté par l'Oréade, une obsédante image sous paresthésie, un rêve éveillé, des souvenirs de jeux et des lambeaux d'enfance reviennent en bouffées.


De retour en hauteur, en arrière, il vient comme ces airs de vielle, de barde, une musique archaïque et champêtre, les clochettes des vaches – ces grelots des champs – l'air de la montagne mêlé à l'enfant...
Et relisant cette lettre, oubliée, retrouvée, un silence oblatif imprègne la pensée, anxiogène, d'avoir laissé partir, sans les retenir, un nom, un âge. »

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