BRAIN-CAR (version courte et version longue)



 

 

 

BRAIN-CAR





— La manipulation du génome B08-78 est opérationnelle Madame..
— Ah ? Très bien ! Testons, testons !
Le test, c'est sur moi. Je suis le prototype le plus performant de la nouvelle expérience des labos Garwdwith, une industrie high-tech, la plus chère au monde.
La voilà la Garwdwith, sur ses petits escarpins qui claquent, c'est la directrice, une ancienne politique corrompue qu'on a remisée au placard. Du moins c'est ce qu'on pensait. Son placard, c'est un immense réservoir voué à la science et au progrès. Ça fait des jours que je cohabite avec les échantillons vivants ou non de toutes les espèces terrestres homologuées de nos jours : des gorilles amputés, des dizaines de rats aveugles et bicéphales, une femme-tronc, des enfants devenus complètement autistes, des robots de l'ancienne génération, obsolètes. Moi, je suis le B08-78. Aujourd'hui, c'est mon tour...


Personne n'imagine ce qu'est le fait d'être génétiquement jumelé à une voiture électro-magnétique... Ça fait mal... très mal... Jour après jour, l'alliage d'acier et d'aluminium se fond à votre épiderme. Le moindre recoin de peau, tous les os et cartilages sont délités et recomposés jusqu'à épouser les formes d'un habitacle généré par ordinateur... L'étouffement progressif des chairs détruites par le processus de métamorphose électronique rétrécit inexorablement les organes jugés inutiles. Mais rien ne se fait d'un coup... Ces différentes phases s'effectuent tout au long de la journée...interminables journées de torture.


Je pense que Christa m'a vendu à Garwdwith... Au chômage, je ne payais plus sa pension alimentaire. Ou alors c'est Chlora. Quand je n'ai plus pu lui donner de l'argent de poche, ma fille m'a renié : à ses yeux, j'étais devenu pauvre et inutile. Je dois représenter un sacré pactole au vu de l'expérience que je représente. Je vaux des milliards : la voiture new-generation ou comment recycler les indésirables de la société en accessoires utiles à la collectivité... La [i]brain-car[/i] utilise un tiers de cerveau humain pour la conduite intuitive et deux tiers de cervelle robotique pour la fiabilité. Mais la pompe motrice, elle, demeure humaine... Une énergie... gratuite.
Garwdwith s'approche, effleure la carrosserie, claque la porte avant.
— Allez ! lance-t-elle au chef de circuit. En reculant, elle coince son talon si élégant dans une bouche d'aération destinée à recueillir la salive de la mise en route. Ouais... quand on me chauffe, je salive beaucoup. C'est un procédé d'humidification destiné à refroidir les turbines qui déterminent la vitesse de propulsion. La Garwdwith a failli tomber. Elle jure. Elle est connue pour ça. Elle jure, elle gueule, elle frappe, elle vire... Une pourriture de dirlo !


Elle frappe frénétiquement sur le capot, m'ordonne de démarrer.
Mon cœur fait des bonds ... C'est une pompe pleine de sang... Un sang plein et chaud qui martèle l'aorte, impatient de servir. C'est comme un étalon qui renâcle en moi, juste avant de se cabrer, plein de fureur. Combien de chevaux, combien de chevaux en colère y-a t-il en moi ?
Dans quelques secondes, je saliverai à sec. Les turbines seront tendues comme des arcs, je prendrai mon élan... et au premier demi-tour, je foncerai sur elle. Je la défoncerai, l'écraserai, la buterai la Garwdwith ! Dans mon tiers de cerveau, il reste un petit air, un vieux truc que chantaient mes parents. C'est là-dessus que je m'apprête à démarrer... Et ça fait : « Allez brain-car de-la Garwd-with-eu, ton jour de gloire est - arrivé ! »

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BRAIN-CAR


Personne n'aurait pensé que c'était possible. Pourtant, c'est vrai.

Il y a un silence écrasant ici.
Parfois c'est le contraire. Il y a le bruit des machines, des ordinateurs, des instruments électroniques qu'on teste tous les jours, le bruit du personnel qui s'agite dans les laboratoires.
Et puis il y a les bruits humains. Des cris. Des cris déchirant le silence. Je sais pas d'où ça vient mais j'entends. Des cris de gens, des cris de torture, des pleurs de femmes, des pleurs d'enfants, des bruits de bêtes. Des bruits qui crèvent le silence. C'est comme une forêt enneigée, silencieuse et soudain éventrée par une meute de cavaliers qui sonnent l'hallali. J'ai vu ça quelque part en images.
Un enfer sonore. Et je ne peux rien faire.

C'est le matin, je crois.
J'entends des bruits de pas, de conversations, de clés. C'est le matin quand on entend le bruit des clés.
Il y a des sensations que je n'ai plus. Par exemple, je ne ressens plus le froid. Je n'ai jamais chaud non plus. Je détecte les sons et je vois parfaitement. Ma capacité visuelle semble même être décuplée. Je m'en suis rendu compte parce que la nuit, dans ma cellule, je vois, même lorsque tout est éteint.
C'est étrange. J'observe les murs blancs, nus, la fenêtre à barreaux métalliques, les instruments en acier, le sol, un dallage marbré de brun, la porte cadenassée. J'aperçois les différentes strates des couches de peinture au plafond, les minuscules stries qui griffent l'aluminium du peu de meubles disposés ça et là. Pendant des heures entières, je contemple les effets marbrés qui se mêlent au blanc des carreaux, par terre. Je me délecte à scruter ces entrelacs de formes vagues, veinées de brun, fondues dans un camaïeu de blanc. Parfois, j'y vois des insectes, des animaux, des fleurs, des villes même. Mon imagination court, s'amplifie de rêves et de visions : c'est le seul endroit où elle peut s'exercer. Le dallage de ma chambre est devenu la seule évasion possible.
Je ne faisais jamais attention à ce genre de détails avant. Jamais je n'aurais pensé qu'on puisse s'évader autant en observant un revêtement de sol.
Je peux penser des heures. C'est difficile de penser pendant des heures quand on se voit comme ça. J'aurais préféré qu'on m'empêche de penser à tout ce que je n'ai plus. Et puis il y a la souffrance.
C'est pour ça que je préfère regarder le dallage de ma cellule et me mettre à rêver. Enfin, quand je peux.

- Génome B08-78.
- B08-78. Contrôle.

C'est ça : ils sont là, c'est le matin.
Ça va commencer.
Je n'ai plus jamais faim non plus. Ni soif. Je ne sais pas de quelle manière on me nourrit. Je ne peux pas demander, je ne parle plus. Ça m'est arrivé comme ça. Du jour où on m'a enfermé ici, chez Garwdwith, j'ai perdu l'usage de la parole.
Je sais ce qu'ils sont en train de faire, j'ai l'habitude : ils effectuent les diagnostics du début de la journée. Ils font ça le soir aussi.

- Contrôle effectué. Pas de signes émotifs particuliers. Pouls normal. Pression cardiaque, ok. Pompe effective.
- Bien. On y va.

Est-ce pour aujourd'hui ?
J'ai hâte d'en finir.
Comme tous les matins, on m'emmène dans la salle d'essai. Dans les immenses couloirs et comme tous les jours, je croise du regard les échantillons vivants du laboratoire : des gorilles amputés, des dizaines de rats aveugles, bicéphales, tricéphales, des femmes-tronc, des enfants devenus complètement autistes, des robots de l'ancienne génération, obsolètes. Un monde mutique au désarroi visible. Mais ça suinte de peur. Tout signe de rébellion déclenche un châtiment. Tout signe d'émotion nécessite une répression. Que sommes-nous ici ? Rien.

Le portail magnétique écarte ses énormes vantaux. Tout est blindé. Les ondes électriques, le réseau informatique, le champ magnétique pourraient faire exploser une ville entière s'ils entraient en convergence.

- La manipulation du génome B08-78 est opérationnelle Madame..
- Ah ? Très bien ! Testons, testons !

Le génome B08- 78, c'est moi.
Voilà ce que je suis : le prototype le plus performant de la nouvelle expérience des labos Garwdwith, une industrie high-tech, la plus chère du monde.
La Garwdwith, sur ses petits escarpins qui claquent, c'est la directrice, une ancienne politique qu'on a remisée au placard. Du moins c'est ce qu'on pensait. Son placard, c'est un immense réservoir voué à la science et au progrès.
Personne ne sait ce qu'elle fabrique. Faut être à l'intérieur pour comprendre. Elle a une couverture la Garwdwith : fabrique d'humanoïdes militaires et domestiques au service du Gouvernement. Pour le reste, personne ne sait.


Je me parle tout le temps parce que personne ne me fait la conversation ici.
Les hommes en blanc qui travaillent ne m'adressent pas la parole. Ils parlent du génome B08-78, ils effectuent des tests et des contrôles sur le B08-78, ils vérifient la motricité et l'activité cérébrale du B08-78 mais moi, ils ne me voient pas , ne me regardent pas tel que je suis, du moins, tel que je suis encore. Et personne ne m'adresse la parole.
J'ai même cessé d'essayer de communiquer. J'ai cessé d'essayer de bouger, de crier, de pisser.

- Ses données ont-elles été toutes enregistrées ?
- Oui, madame Garwdwith. Nous avons dupliqué sa mémoire et son patrimoine génétique.
- Bien. Nous avons donc l'assurance que si le sujet présente une déficience neurologique, nous pouvons le réinitialiser rapidement ?
- Tout à fait, madame !
- Créez un point d'ancrage à partir d'aujourd'hui : il faut continuer à enregistrer ses réactions, surtout maintenant.
- D'accord madame.
-Tomodensitométrie du cerveau ?
- Normal, madame.
- Diagramme émotionnel ?
- Instable. Les oscillations indiquent un léger bouleversement.
- Très bien ! Le fonctionnement de la pompe est-il réellement au point ? Sans conteste possible ?
- Tout est opérationnel madame Garwdwith.
- Par conséquent, le jumelage est terminé ?
- Oui madame.
- C'est parfait ! Prévenez Mac Wells, nous commencerons aujourd'hui.
Mac Wells ? Le responsable technique... Il ne recule devant rien lui non plus. Je sais ce que sont ces deux-là : un couple de pourritures, une association de malfaiteurs qui massacrent, mutilent et torturent des cobayes jusqu'à la réalisation de leurs concepts technologiques qui valent des fortunes. A qui les vendent-ils ? A d'autres pourritures pour qui le mot « humanité » a disparu en même temps que ses valeurs fondamentales.
La Garwdwith, quand elle était ministre du Plan Social de l'Urbanisation – c'était quand ?... A partir de 2118, je crois - avait mis en place une série de mesures destinées à tout bonnement évincer les pauvres peuplant les villes. La paupérisation des centres-villes entraînait des tas d'insalubrités. Il fallait avoir un sacré paquet de pognon quand on voulait vivre en hauteur, avec les jardins suspendus et toute la domotique high-tech. Posséder des hologrammes hyper modernes et des robots domestiques, de la bouffe en pilules coûtait vraiment un paquet de blé. Si on habitait en bas, en plus de la pollution, on n'avait droit qu'à des baraquements. Pas d'eau chaude, plus de lumière. Pour se nourrir, fallait travailler. Les pauvres ne travaillaient pas. En plus de leur misère, faut dire qu'ils n'étaient pas reconnaissants. On leur allouait des tickets alimentaires, vestimentaires, sanitaires mais ça ne suffisait jamais. C'est ça qu'elle disait la Garwdwith : « Les pauvres, non contents d'être assistés, dévalisent nos magasins, agressent nos citoyens, détruisent nos jardins, pillent nos logements. Il faut les loger ailleurs et assurer le calme dans nos cités. Nous avons de grandes cités ! Gardons-les intactes, gardons-les fortes, gardons nos citadelles ! Elles abritent le savoir, elles recueillent notre argent, elles accueillent nos chercheurs et nos étudiants, elles protègent les mères et leurs enfants, elles donnent du travail aux pères qui nourrissent leurs familles, elles sont l'exact reflet de notre idéal social : paix, travail et force ! »


Une foule de gens applaudissaient ces conneries. Je crois bien que Christa en était. Je crois bien qu'elle aussi avait oublié de regarder à combien s’élevaient tous ces tickets qu'on donnait aux pauvres. C'était des sommes dérisoires qui ne couvraient même pas le tiers des besoins d'une famille. Et la ministre voulait les faire déguerpir en plus. Les expulser des cités équivalait à les faire vivre dans des déserts arides et sauvages.
Ses opposants l'appelaient la Ministre du Cercueil.
L'exode des miséreux avait commencé en juin. En octobre, on dénombrait plusieurs centaines de morts, le recensement avait publié les chiffres. Ça avait provoqué des émeutes tellement réprimées par les Brigades que le gouvernement l'avait virée la Garwdwith. Ça risquait trop de dégénérer et de remettre en cause la Présidence. Et on l'avait remisée au placard, la ministre.

- B08-78. Dans le box de dopage. Il faut attendre le chef de circuit. On y va.
C'est les mêmes que ce matin. Là, faut attendre dans une voie de garage. Il n'y a rien à regarder par terre. Juste des machines. Des tas de machines branchées ça et là.

L'un des gars se retourne parce que j'essaie de marmonner un truc. C'est inaudible. Même les bruits de bouche, j'ai du mal à les faire. Des fois, j'essaie de mouvoir mes deux lèvres et de faire un rond, un peu comme faisait Chlora quand elle était bébé. Chlora faisait des tas de trucs avec sa bouche, elle gazouillait comme personne, on était obligés de la prendre dans nos bras tellement elle était mignonne. Des fois, je me souviens de son babil et de ses mimiques, alors je tente de faire pareil... mais ça ne vient pas. Ça ne vient pas.


- BO8-78, alerte. Activité buccale spontanée. Sujet actif. Contrôle.
- Contrôle en cours.

Les deux types plantent leurs quatre yeux dans les miens ; ils enfoncent aussitôt une sonde au fond de mon oreille. J'ai horreur de ça. Ça fait mal.

- BO8-78 manifeste des symptômes de volonté au langage. Tension oculaire accélérée, dit l'un des types en blanc pendant que l'autre me défonce le tympan avec son engin.
Il tord l'embout dans tous les sens, j'essaie de manifester mais rien n'y fait. Il ne faut rien faire ! Rester calme, ne pas bouger. Ne bouge pas, ne bouge pas.

- Réaction buccale à l'arrêt. Contrôle effectué. Rythme cardiaque normal. Nervosité oculaire persistante. Luette saillante. Nerf cochléaire touché. Contrôle.
Il faut bien se calmer, prendre sur soi, respirer, endurer pour qu'ils s'arrêtent. Ils arrêteront si je me calme.

- Sujet maîtrisé ? hurle la Garwdwith et le son de sa voix se répand à travers toute la pièce.
- Sujet sous contrôle. Manifestation incoercible de la parole, semble-t-il, mais totalement désamorcée. Peut-être des influx nerveux dissidents.
- Bien. Arrêtez la manipulation du nerf cochléaire dès qu'il s'est calmé, ça génère trop de réactions de rejet.
- D'accord, madame Gardwith.
- Nous attendons Mac Wells. Dès qu'il sera arrivé, je vous appelle.
- Bien, madame Garwdwith .


C'est pour aujourd'hui, c'est sûr. Il est temps d'en finir.
Ça fait des mois qu'on me torture ici.
C'est pour ça parfois que je rêve devant mon carrelage. Je rêve d'autrefois.
Autrefois, Chlora me donnait sa menotte et on partait tous les deux dans les jardins. On respirait les fleurs et on cueillait les fruits des vergers. Il y avait le ciel à perte de vue et le soleil aussi. On traînait sur les toits, on trempait nos pieds dans les étangs artificiels, on faisait de la luge sur les pentes du Eiffel' s Build. Je l'écoutais des heures babiller des tas de fantaisies d'enfant. Et on était bien.
Elle avait l'odeur du vent quand on se promenait là-haut. La candeur de son âme d'enfant et la douceur de sa chair d'enfant, je m'en souviens encore. J'adorais son rire et les gentillesses qu'elle avait pour moi. Des fois, je lui disais qu'elle sentait la prairie. C'était l'image que je me faisais d'une prairie : de l'air frais et du soleil.
On disait que c'était de l'herbe, que de l'herbe. Ça devait sentir bon comme Chlora.
- Phase de contrôle, lance l'émetteur.
- Diagnostic digital, lancement.
- Scannage cartilages. RAS.
- Diagnostic en cours.
- Électrocardiogramme : phase 1.
- Tension palpébrale sous contrôle. Contrôle acuité visuelle. Contrôle circuits nerveux. Phase diagnostic afflux sanguins : enclenché.
Je ne sais pas si Mac Wells arrivera bientôt.
Je me parle parce qu'il faut que je me raconte. Il faut des traces. Ils ont dit qu'ils avaient enregistré mon patrimoine génétique et toute ma mémoire. Il faut que je fasse quelque chose. Il faut que je raconte ce que je suis. Il faut à tout prix léguer quelque chose de moi ! J'ai peur.


- Sujet sous tension ! Sujet sous tension ! crie l'un des deux gars.
- Contrôle en cours, répond l'autre.
- Agitation extrême, rythme cardiaque en nette accélération, pouls rapide.
- Appelle Gardwith !
- Madame Gardwith. Madame Gardwith. Appel.
- Gardwith à l'appel. Que se passe-t-il ?
- Le BO8-78 présente des symptômes d' hyperventilation, madame Gardwith. Glandes surrénales excitées. Manifestation incoercible des membranes oculaires. Agitation anormale des appendices latéraux.
- Et les nocicepteurs ?
- Nocicepteurs R.A.S, madame Gardwith. Pas de douleur manifeste, pas d'information sensorielle enregistrée, activité encéphalique normale.
- Je ne vois rien d'autre qu'un syndrome d'anxiété, dit la Gardwith. C'est bien ! Passez à l'injection du JET 210, il y aura une réaction anesthésiante mais sans effet sur l'expérience à suivre.
- Bien madame Gardwith.
- L'injection est-elle en cours ?
- Oui madame.
- Dans quelques instants, il sera calmé. Contrôlez surtout le rythme cardiaque. Une défaillance et l'expérience est fichue !
- Bien madame Gardwith.
- Et tenez-moi au courant !
- Allez chercher Mac Wells ! hurle la Gardwith dans tout le labo.


Le JET 210, c'est un anxiolytique mis au point pour les cobayes. Ça ne me fait presque plus rien. Moi, je sens la rage qui monte en moi, comme du poison. Il faut que je raconte, il faut que je raconte.


Christa...
Christa était une fille extraordinaire. Elle était belle, chaleureuse et drôle. C'était une battante aussi. Elle avait fini par obtenir le poste de Première consultante chez ABBAY, le plus important fournisseur d'énergie solaire de la cité. Elle gagnait gros. On avait un appart du tonnerre dans Trocadero city. Christa avait finalisé un projet incroyable : des nanorobots qui savaient purifier l'air et collecter de l'énergie solaire. En hauteur, on était pas vraiment gênés mais en bas, il était temps d'assainir l'atmosphère pour retrouver une qualité de vie normale. La majorité des politiques faisaient leur campagne de tout ça.
Personne ne s'est posé la question de savoir ce que la nano-ingénierie pouvait engendrer encore...
Personne ne sait ce que je suis devenu... Une manipulation génétique, des nanotubes de carbone qui entrent en contact avec les membranes cellulaires neuronales et qui créent des raccourcis générant leur excitation, détruisent leurs noyaux, commandent d'autres fonctions, répondent à des stimuli et obéissent à une programmation neurologique entièrement contrôlée par le labo Gardwith.
Le BO8-78, c'est ça : un alliage entre l'ordinateur et l'homme, destiné à la fabrication technologique d'un produit industriel : une voiture. Voilà ce que je suis... une voiture.


Il faut qu'on sache.
Personne n'imagine ce qu'est le fait d'être génétiquement jumelé à une voiture électro-magnétique. Ça fait mal...  Ça fait très mal...
Jour après jour, l'alliage d'acier et d'aluminium se fond à votre épiderme. Le moindre recoin de peau, tous les os et cartilages sont délités et recomposés jusqu'à épouser les formes d'un habitacle généré par ordinateur... L'étouffement progressif des chairs détruites par le processus de métamorphose électronique rétrécit inexorablement les organes jugés inutiles. Mais rien ne se fait d'un coup... Ces différentes phases s'effectuent tout au long de la journée... interminables journées de torture.

Dans quelques temps, je penserai moins. Ils détruisent mes capacités de raisonnement petit à petit, je le sais. L'énergie utilisée finit par détruire le patrimoine-neurologique des BO8-78.
Qu'est-ce qui peut rester d'un homme quand il ne pense plus ?


Je suis presque sûr que Christa m'a vendu à Garwdwith... Au chômage après notre divorce, je ne payais plus sa pension alimentaire. Ou alors c'est Chlora. Quand j'ai cessé de lui donner de l'argent de poche parce que je ne pouvais plus, ma fille m'a renié : à ses yeux, j'étais devenu pauvre et inutile. Je l'ai lu dans ses yeux. Le spectre de la misère l'a emporté sur tout le reste. La misère est un chancre qui dévore toute dignité dans notre monde. Et Christa a dû l'embobiner avec la propagande du PSU.

Je dois représenter un sacré pactole au vu de l'expérience que je représente. Je vaux sûrement des milliards. La voiture new-generation ou comment recycler les indésirables de la société en accessoires utiles à la collectivité,... c'est ça la Brain-car.
La Brain-car utilise un tiers de cerveau humain pour la conduite intuitive et deux tiers de cervelle robotique pour la fiabilité. Mais la pompe motrice, elle, demeure humaine... Le cœur : une énergie gratuite. Aucune intelligence artificielle ne peut faire ça : léguer son cœur pour le bien du service public.
Qui achètera les Brain-car ?
Les pourris qui sauront les commercialiser beaucoup moins cher que les véhicules pilotés par intelligence artificielle. Un humain, ça a toujours coûté moins cher qu'un robot ultra-sophistiqué.


Garwdwith s'approche, effleure la carrosserie, claque la porte avant. Mac Wells vient d'arriver.
- Allez ! lance-t-elle au chef de circuit. Ce n'est pas la peine de tarder plus longtemps. Le BO8-78 est statistiquement prêt mais présente des symptômes dissidents. Il faut en finir.
- Syndrome de stress  ? demande Mac Wells.
- Oui, une manifestation assez importante il y a quelques minutes. Mais ça ne peut pas nuire n'est-ce pas ?
- Non, bien sûr, ce genre de réaction peut même aider. Toutefois, il est nécessaire que ce soit maîtrisé par nos soins.
- C'est-à-dire Mac Wells ?
- Eh bien, le stress déclenche la libération rapide des hormones glucocorticoïdes, enfin, le Cortisol si vous préférez. L'hormone modifie l'expression de nombreux gènes de façon à ce que le BO8-78 puisse répondre au mieux à la cause du stress. Mais trop de stress peut engendrer un dysfonctionnement important : accélérations subites, conduite par à coups et dangereuse. On doit être certain de l'affaire.
- Le jumelage est fin prêt ! Ce n'est pas le moment de reculer ! Et plus nous tardons, plus le Brain-car risque de développer d'autres éléments incoercibles. Allons-y !
- Il faut contrôler son rythme cardiaque avant tout !
- Mais on vient de le faire !
- C'est la pompe motrice madame Gardwith ! Son cœur est la clé de voûte de notre processus d'impulsion ! En réponse à une agression, il y a libération de la dopamine, soit. Toutefois, une libération trop importante de l'adrénaline peut s'avérer vraiment périlleuse !
- C'est prêt vous dis-je !
L'intonation de Gardwith est sans appel.


En reculant, elle coince son talon si élégant dans une bouche d'aération destinée à recueillir la salive de mise en route. Ouais... quand on me chauffe, je salive beaucoup : un procédé d'humidification destiné à refroidir les turbines qui déterminent la vitesse de propulsion. La Garwdwith a failli tomber, elle jure, elle gueule.

Elle frappe sur le capot et m'ordonne de démarrer.

Mon cœur fait des bonds ... C'est une pompe pleine de sang... Un sang plein et chaud, impatient de servir. C'est comme un étalon qui renâcle en moi, juste avant de se cabrer, plein de fureur. Combien de chevaux, combien de chevaux en colère y a-t-il en moi ?
Dans quelques secondes, je saliverai à sec. Les turbines seront tendues comme des arcs, je prendrai mon élan... et au premier demi-tour, je foncerai sur elle. Je la défoncerai, je l'écraserai, je la buterai la Garwdwith !
Dans mon tiers de cerveau, il reste un petit air, un vieux truc révolutionnaire que chantaient mes grands-parents. C'est là-dessus que je m'apprête à démarrer... Et ça fait : « Allez brain-car de-la Garwd-with-eu, ton putain de jour est - arrivé ! »




BRAIN-CAR


Personne n'aurait pensé que c'était possible. Pourtant, c'est vrai.

Il y a un silence écrasant ici.
Parfois c'est le contraire. Il y a le bruit des machines, des ordinateurs, des instruments électroniques qu'on teste tous les jours, le bruit du personnel qui s'agite dans les laboratoires.
Et puis il y a les bruits humains. Des cris. Des cris déchirant le silence. Je sais pas d'où ça vient mais j'entends. Des cris de gens, des cris de torture, des pleurs de femmes, des pleurs d'enfants, des bruits de bêtes. Des bruits qui crèvent le silence. C'est comme une forêt enneigée, silencieuse et soudain éventrée par une meute de cavaliers qui sonnent l'hallali. J'ai vu ça quelque part en images.
Un enfer sonore. Et je ne peux rien faire.

C'est le matin, je crois.
J'entends des bruits de pas, de conversations, de clés. C'est le matin quand on entend le bruit des clés.
Il y a des sensations que je n'ai plus. Par exemple, je ne ressens plus le froid. Je n'ai jamais chaud non plus. Je détecte les sons et je vois parfaitement. Ma capacité visuelle semble même être décuplée. Je m'en suis rendu compte parce que la nuit, dans ma cellule, je vois, même lorsque tout est éteint.
C'est étrange. J'observe les murs blancs, nus, la fenêtre à barreaux métalliques, les instruments en acier, le sol, un dallage marbré de brun, la porte cadenassée. J'aperçois les différentes strates des couches de peinture au plafond, les minuscules stries qui griffent l'aluminium du peu de meubles disposés ça et là. Pendant des heures entières, je contemple les effets marbrés qui se mêlent au blanc des carreaux, par terre. Je me délecte à scruter ces entrelacs de formes vagues, veinées de brun, fondues dans un camaïeu de blanc. Parfois, j'y vois des insectes, des animaux, des fleurs, des villes même. Mon imagination court, s'amplifie de rêves et de visions : c'est le seul endroit où elle peut s'exercer. Le dallage de ma chambre est devenu la seule évasion possible.
Je ne faisais jamais attention à ce genre de détails avant. Jamais je n'aurais pensé qu'on puisse s'évader autant en observant un revêtement de sol.
Je peux penser des heures. C'est difficile de penser pendant des heures quand on se voit comme ça. J'aurais préféré qu'on m'empêche de penser à tout ce que je n'ai plus. Et puis il y a la souffrance.
C'est pour ça que je préfère regarder le dallage de ma cellule et me mettre à rêver. Enfin, quand je peux.

- Génome B08-78.
- B08-78. Contrôle.

C'est ça : ils sont là, c'est le matin.
Ça va commencer.
Je n'ai plus jamais faim non plus. Ni soif. Je ne sais pas de quelle manière on me nourrit. Je ne peux pas demander, je ne parle plus. Ça m'est arrivé comme ça. Du jour où on m'a enfermé ici, chez Garwdwith, j'ai perdu l'usage de la parole.
Je sais ce qu'ils sont en train de faire, j'ai l'habitude : ils effectuent les diagnostics du début de la journée. Ils font ça le soir aussi.

- Contrôle effectué. Pas de signes émotifs particuliers. Pouls normal. Pression cardiaque, ok. Pompe effective.
- Bien. On y va.

Est-ce pour aujourd'hui ?
J'ai hâte d'en finir.
Comme tous les matins, on m'emmène dans la salle d'essai. Dans les immenses couloirs et comme tous les jours, je croise du regard les échantillons vivants du laboratoire : des gorilles amputés, des dizaines de rats aveugles, bicéphales, tricéphales, des femmes-tronc, des enfants devenus complètement autistes, des robots de l'ancienne génération, obsolètes. Un monde mutique au désarroi visible. Mais ça suinte de peur. Tout signe de rébellion déclenche un châtiment. Tout signe d'émotion nécessite une répression. Que sommes-nous ici ? Rien.

Le portail magnétique écarte ses énormes vantaux. Tout est blindé. Les ondes électriques, le réseau informatique, le champ magnétique pourraient faire exploser une ville entière s'ils entraient en convergence.

- La manipulation du génome B08-78 est opérationnelle Madame..
- Ah ? Très bien ! Testons, testons !

Le génome B08- 78, c'est moi.
Voilà ce que je suis : le prototype le plus performant de la nouvelle expérience des labos Garwdwith, une industrie high-tech, la plus chère du monde.
La Garwdwith, sur ses petits escarpins qui claquent, c'est la directrice, une ancienne politique qu'on a remisée au placard. Du moins c'est ce qu'on pensait. Son placard, c'est un immense réservoir voué à la science et au progrès.
Personne ne sait ce qu'elle fabrique. Faut être à l'intérieur pour comprendre. Elle a une couverture la Garwdwith : fabrique d'humanoïdes militaires et domestiques au service du Gouvernement. Pour le reste, personne ne sait.


Je me parle tout le temps parce que personne ne me fait la conversation ici.
Les hommes en blanc qui travaillent ne m'adressent pas la parole. Ils parlent du génome B08-78, ils effectuent des tests et des contrôles sur le B08-78, ils vérifient la motricité et l'activité cérébrale du B08-78 mais moi, ils ne me voient pas , ne me regardent pas tel que je suis, du moins, tel que je suis encore. Et personne ne m'adresse la parole.
J'ai même cessé d'essayer de communiquer. J'ai cessé d'essayer de bouger, de crier, de pisser.

- Ses données ont-elles été toutes enregistrées ?
- Oui, madame Garwdwith. Nous avons dupliqué sa mémoire et son patrimoine génétique.
- Bien. Nous avons donc l'assurance que si le sujet présente une déficience neurologique, nous pouvons le réinitialiser rapidement ?
- Tout à fait, madame !
- Créez un point d'ancrage à partir d'aujourd'hui : il faut continuer à enregistrer ses réactions, surtout maintenant.
- D'accord madame.
-Tomodensitométrie du cerveau ?
- Normal, madame.
- Diagramme émotionnel ?
- Instable. Les oscillations indiquent un léger bouleversement.
- Très bien ! Le fonctionnement de la pompe est-il réellement au point ? Sans conteste possible ?
- Tout est opérationnel madame Garwdwith.
- Par conséquent, le jumelage est terminé ?
- Oui madame.
- C'est parfait ! Prévenez Mac Wells, nous commencerons aujourd'hui.
Mac Wells ? Le responsable technique... Il ne recule devant rien lui non plus. Je sais ce que sont ces deux-là : un couple de pourritures, une association de malfaiteurs qui massacrent, mutilent et torturent des cobayes jusqu'à la réalisation de leurs concepts technologiques qui valent des fortunes. A qui les vendent-ils ? A d'autres pourritures pour qui le mot « humanité » a disparu en même temps que ses valeurs fondamentales.
La Garwdwith, quand elle était ministre du Plan Social de l'Urbanisation – c'était quand ?... A partir de 2118, je crois - avait mis en place une série de mesures destinées à tout bonnement évincer les pauvres peuplant les villes. La paupérisation des centres-villes entraînait des tas d'insalubrités. Il fallait avoir un sacré paquet de pognon quand on voulait vivre en hauteur, avec les jardins suspendus et toute la domotique high-tech. Posséder des hologrammes hyper modernes et des robots domestiques, de la bouffe en pilules coûtait vraiment un paquet de blé. Si on habitait en bas, en plus de la pollution, on n'avait droit qu'à des baraquements. Pas d'eau chaude, plus de lumière. Pour se nourrir, fallait travailler. Les pauvres ne travaillaient pas. En plus de leur misère, faut dire qu'ils n'étaient pas reconnaissants. On leur allouait des tickets alimentaires, vestimentaires, sanitaires mais ça ne suffisait jamais. C'est ça qu'elle disait la Garwdwith : « Les pauvres, non contents d'être assistés, dévalisent nos magasins, agressent nos citoyens, détruisent nos jardins, pillent nos logements. Il faut les loger ailleurs et assurer le calme dans nos cités. Nous avons de grandes cités ! Gardons-les intactes, gardons-les fortes, gardons nos citadelles ! Elles abritent le savoir, elles recueillent notre argent, elles accueillent nos chercheurs et nos étudiants, elles protègent les mères et leurs enfants, elles donnent du travail aux pères qui nourrissent leurs familles, elles sont l'exact reflet de notre idéal social : paix, travail et force ! »


Une foule de gens applaudissaient ces conneries. Je crois bien que Christa en était. Je crois bien qu'elle aussi avait oublié de regarder à combien s’élevaient tous ces tickets qu'on donnait aux pauvres. C'était des sommes dérisoires qui ne couvraient même pas le tiers des besoins d'une famille. Et la ministre voulait les faire déguerpir en plus. Les expulser des cités équivalait à les faire vivre dans des déserts arides et sauvages.
Ses opposants l'appelaient la Ministre du Cercueil.
L'exode des miséreux avait commencé en juin. En octobre, on dénombrait plusieurs centaines de morts, le recensement avait publié les chiffres. Ça avait provoqué des émeutes tellement réprimées par les Brigades que le gouvernement l'avait virée la Garwdwith. Ça risquait trop de dégénérer et de remettre en cause la Présidence. Et on l'avait remisée au placard, la ministre.

- B08-78. Dans le box de dopage. Il faut attendre le chef de circuit. On y va.
C'est les mêmes que ce matin. Là, faut attendre dans une voie de garage. Il n'y a rien à regarder par terre. Juste des machines. Des tas de machines branchées ça et là.

L'un des gars se retourne parce que j'essaie de marmonner un truc. C'est inaudible. Même les bruits de bouche, j'ai du mal à les faire. Des fois, j'essaie de mouvoir mes deux lèvres et de faire un rond, un peu comme faisait Chlora quand elle était bébé. Chlora faisait des tas de trucs avec sa bouche, elle gazouillait comme personne, on était obligés de la prendre dans nos bras tellement elle était mignonne. Des fois, je me souviens de son babil et de ses mimiques, alors je tente de faire pareil... mais ça ne vient pas. Ça ne vient pas.


- BO8-78, alerte. Activité buccale spontanée. Sujet actif. Contrôle.
- Contrôle en cours.

Les deux types plantent leurs quatre yeux dans les miens ; ils enfoncent aussitôt une sonde au fond de mon oreille. J'ai horreur de ça. Ça fait mal.

- BO8-78 manifeste des symptômes de volonté au langage. Tension oculaire accélérée, dit l'un des types en blanc pendant que l'autre me défonce le tympan avec son engin.
Il tord l'embout dans tous les sens, j'essaie de manifester mais rien n'y fait. Il ne faut rien faire ! Rester calme, ne pas bouger. Ne bouge pas, ne bouge pas.

- Réaction buccale à l'arrêt. Contrôle effectué. Rythme cardiaque normal. Nervosité oculaire persistante. Luette saillante. Nerf cochléaire touché. Contrôle.
Il faut bien se calmer, prendre sur soi, respirer, endurer pour qu'ils s'arrêtent. Ils arrêteront si je me calme.

- Sujet maîtrisé ? hurle la Garwdwith et le son de sa voix se répand à travers toute la pièce.
- Sujet sous contrôle. Manifestation incoercible de la parole, semble-t-il, mais totalement désamorcée. Peut-être des influx nerveux dissidents.
- Bien. Arrêtez la manipulation du nerf cochléaire dès qu'il s'est calmé, ça génère trop de réactions de rejet.
- D'accord, madame Gardwith.
- Nous attendons Mac Wells. Dès qu'il sera arrivé, je vous appelle.
- Bien, madame Garwdwith .


C'est pour aujourd'hui, c'est sûr. Il est temps d'en finir.
Ça fait des mois qu'on me torture ici.
C'est pour ça parfois que je rêve devant mon carrelage. Je rêve d'autrefois.
Autrefois, Chlora me donnait sa menotte et on partait tous les deux dans les jardins. On respirait les fleurs et on cueillait les fruits des vergers. Il y avait le ciel à perte de vue et le soleil aussi. On traînait sur les toits, on trempait nos pieds dans les étangs artificiels, on faisait de la luge sur les pentes du Eiffel' s Build. Je l'écoutais des heures babiller des tas de fantaisies d'enfant. Et on était bien.
Elle avait l'odeur du vent quand on se promenait là-haut. La candeur de son âme d'enfant et la douceur de sa chair d'enfant, je m'en souviens encore. J'adorais son rire et les gentillesses qu'elle avait pour moi. Des fois, je lui disais qu'elle sentait la prairie. C'était l'image que je me faisais d'une prairie : de l'air frais et du soleil.
On disait que c'était de l'herbe, que de l'herbe. Ça devait sentir bon comme Chlora.
- Phase de contrôle, lance l'émetteur.
- Diagnostic digital, lancement.
- Scannage cartilages. RAS.
- Diagnostic en cours.
- Électrocardiogramme : phase 1.
- Tension palpébrale sous contrôle. Contrôle acuité visuelle. Contrôle circuits nerveux. Phase diagnostic afflux sanguins : enclenché.
Je ne sais pas si Mac Wells arrivera bientôt.
Je me parle parce qu'il faut que je me raconte. Il faut des traces. Ils ont dit qu'ils avaient enregistré mon patrimoine génétique et toute ma mémoire. Il faut que je fasse quelque chose. Il faut que je raconte ce que je suis. Il faut à tout prix léguer quelque chose de moi ! J'ai peur.


- Sujet sous tension ! Sujet sous tension ! crie l'un des deux gars.
- Contrôle en cours, répond l'autre.
- Agitation extrême, rythme cardiaque en nette accélération, pouls rapide.
- Appelle Gardwith !
- Madame Gardwith. Madame Gardwith. Appel.
- Gardwith à l'appel. Que se passe-t-il ?
- Le BO8-78 présente des symptômes d' hyperventilation, madame Gardwith. Glandes surrénales excitées. Manifestation incoercible des membranes oculaires. Agitation anormale des appendices latéraux.
- Et les nocicepteurs ?
- Nocicepteurs R.A.S, madame Gardwith. Pas de douleur manifeste, pas d'information sensorielle enregistrée, activité encéphalique normale.
- Je ne vois rien d'autre qu'un syndrome d'anxiété, dit la Gardwith. C'est bien ! Passez à l'injection du JET 210, il y aura une réaction anesthésiante mais sans effet sur l'expérience à suivre.
- Bien madame Gardwith.
- L'injection est-elle en cours ?
- Oui madame.
- Dans quelques instants, il sera calmé. Contrôlez surtout le rythme cardiaque. Une défaillance et l'expérience est fichue !
- Bien madame Gardwith.
- Et tenez-moi au courant !
- Allez chercher Mac Wells ! hurle la Gardwith dans tout le labo.


Le JET 210, c'est un anxiolytique mis au point pour les cobayes. Ça ne me fait presque plus rien. Moi, je sens la rage qui monte en moi, comme du poison. Il faut que je raconte, il faut que je raconte.


Christa...
Christa était une fille extraordinaire. Elle était belle, chaleureuse et drôle. C'était une battante aussi. Elle avait fini par obtenir le poste de Première consultante chez ABBAY, le plus important fournisseur d'énergie solaire de la cité. Elle gagnait gros. On avait un appart du tonnerre dans Trocadero city. Christa avait finalisé un projet incroyable : des nanorobots qui savaient purifier l'air et collecter de l'énergie solaire. En hauteur, on était pas vraiment gênés mais en bas, il était temps d'assainir l'atmosphère pour retrouver une qualité de vie normale. La majorité des politiques faisaient leur campagne de tout ça.
Personne ne s'est posé la question de savoir ce que la nano-ingénierie pouvait engendrer encore...
Personne ne sait ce que je suis devenu... Une manipulation génétique, des nanotubes de carbone qui entrent en contact avec les membranes cellulaires neuronales et qui créent des raccourcis générant leur excitation, détruisent leurs noyaux, commandent d'autres fonctions, répondent à des stimuli et obéissent à une programmation neurologique entièrement contrôlée par le labo Gardwith.
Le BO8-78, c'est ça : un alliage entre l'ordinateur et l'homme, destiné à la fabrication technologique d'un produit industriel : une voiture. Voilà ce que je suis... une voiture.


Il faut qu'on sache.
Personne n'imagine ce qu'est le fait d'être génétiquement jumelé à une voiture électro-magnétique. Ça fait mal...  Ça fait très mal...
Jour après jour, l'alliage d'acier et d'aluminium se fond à votre épiderme. Le moindre recoin de peau, tous les os et cartilages sont délités et recomposés jusqu'à épouser les formes d'un habitacle généré par ordinateur... L'étouffement progressif des chairs détruites par le processus de métamorphose électronique rétrécit inexorablement les organes jugés inutiles. Mais rien ne se fait d'un coup... Ces différentes phases s'effectuent tout au long de la journée... interminables journées de torture.

Dans quelques temps, je penserai moins. Ils détruisent mes capacités de raisonnement petit à petit, je le sais. L'énergie utilisée finit par détruire le patrimoine-neurologique des BO8-78.
Qu'est-ce qui peut rester d'un homme quand il ne pense plus ?


Je suis presque sûr que Christa m'a vendu à Garwdwith... Au chômage après notre divorce, je ne payais plus sa pension alimentaire. Ou alors c'est Chlora. Quand j'ai cessé de lui donner de l'argent de poche parce que je ne pouvais plus, ma fille m'a renié : à ses yeux, j'étais devenu pauvre et inutile. Je l'ai lu dans ses yeux. Le spectre de la misère l'a emporté sur tout le reste. La misère est un chancre qui dévore toute dignité dans notre monde. Et Christa a dû l'embobiner avec la propagande du PSU.

Je dois représenter un sacré pactole au vu de l'expérience que je représente. Je vaux sûrement des milliards. La voiture new-generation ou comment recycler les indésirables de la société en accessoires utiles à la collectivité,... c'est ça la Brain-car.
La Brain-car utilise un tiers de cerveau humain pour la conduite intuitive et deux tiers de cervelle robotique pour la fiabilité. Mais la pompe motrice, elle, demeure humaine... Le cœur : une énergie gratuite. Aucune intelligence artificielle ne peut faire ça : léguer son cœur pour le bien du service public.
Qui achètera les Brain-car ?
Les pourris qui sauront les commercialiser beaucoup moins cher que les véhicules pilotés par intelligence artificielle. Un humain, ça a toujours coûté moins cher qu'un robot ultra-sophistiqué.


Garwdwith s'approche, effleure la carrosserie, claque la porte avant. Mac Wells vient d'arriver.
- Allez ! lance-t-elle au chef de circuit. Ce n'est pas la peine de tarder plus longtemps. Le BO8-78 est statistiquement prêt mais présente des symptômes dissidents. Il faut en finir.
- Syndrome de stress  ? demande Mac Wells.
- Oui, une manifestation assez importante il y a quelques minutes. Mais ça ne peut pas nuire n'est-ce pas ?
- Non, bien sûr, ce genre de réaction peut même aider. Toutefois, il est nécessaire que ce soit maîtrisé par nos soins.
- C'est-à-dire Mac Wells ?
- Eh bien, le stress déclenche la libération rapide des hormones glucocorticoïdes, enfin, le Cortisol si vous préférez. L'hormone modifie l'expression de nombreux gènes de façon à ce que le BO8-78 puisse répondre au mieux à la cause du stress. Mais trop de stress peut engendrer un dysfonctionnement important : accélérations subites, conduite par à coups et dangereuse. On doit être certain de l'affaire.
- Le jumelage est fin prêt ! Ce n'est pas le moment de reculer ! Et plus nous tardons, plus le Brain-car risque de développer d'autres éléments incoercibles. Allons-y !
- Il faut contrôler son rythme cardiaque avant tout !
- Mais on vient de le faire !
- C'est la pompe motrice madame Gardwith ! Son cœur est la clé de voûte de notre processus d'impulsion ! En réponse à une agression, il y a libération de la dopamine, soit. Toutefois, une libération trop importante de l'adrénaline peut s'avérer vraiment périlleuse !
- C'est prêt vous dis-je !
L'intonation de Gardwith est sans appel.


En reculant, elle coince son talon si élégant dans une bouche d'aération destinée à recueillir la salive de mise en route. Ouais... quand on me chauffe, je salive beaucoup : un procédé d'humidification destiné à refroidir les turbines qui déterminent la vitesse de propulsion. La Garwdwith a failli tomber, elle jure, elle gueule.

Elle frappe sur le capot et m'ordonne de démarrer.

Mon cœur fait des bonds ... C'est une pompe pleine de sang... Un sang plein et chaud, impatient de servir. C'est comme un étalon qui renâcle en moi, juste avant de se cabrer, plein de fureur. Combien de chevaux, combien de chevaux en colère y a-t-il en moi ?
Dans quelques secondes, je saliverai à sec. Les turbines seront tendues comme des arcs, je prendrai mon élan... et au premier demi-tour, je foncerai sur elle. Je la défoncerai, je l'écraserai, je la buterai la Garwdwith !
Dans mon tiers de cerveau, il reste un petit air, un vieux truc révolutionnaire que chantaient mes grands-parents. C'est là-dessus que je m'apprête à démarrer... Et ça fait : « Allez brain-car de-la Garwd-with-eu, ton putain de jour est - arrivé ! »