ASSATAN


 

 

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Lila Tall ouvrit le mail et le lut : « Envoie ce mail à 13 de tes contacts qui l'enverront à 13 de leurs amis et ce, pendant 13 jours. Sinon, ton ordinateur brûlera en enfer ! »

Ridicule !... songea-t-elle. Heure d'émission : 0h 01, même pas un exercice de numérologie ! L'émetteur ? hubzhelbet@satan.as. Hum !... Piètre anagramme de Belzebuth. Satan.as : pas assez créatif, on frôlait la caricature... La menace : peu crédible. Tout cela manquait cruellement d'originalité. Il devenait difficile de recruter... Elle le lui dirait en face lors de l'entretien à minuit quinze. Il finissait son travail de livreur assez tard. Elle l'avait convoqué pour 22h 30.


Lila Tall dirigeait une vaste entreprise, un conglomérat qui mettait en synergie des psychologues ou psychiâtres véreux, des dépanneurs informatique sans éthique, des cartomanciennes de pacotille qui se transféraient les carnets d'adresses des personnes piégées par ce genre de vérole internétique. Une affaire juteuse : on créait des « mails indésirables » destinés à effrayer des internautes fragiles ou peu soucieux de leur sécurité informatique et on les bombardait de menaces bien sonnées. Ce bataillon de professionnels était à l'affût : la moindre pathologie détectée permettait de relayer l'information, selon les symptômes, au corps de métier correspondant : on avait un gros fichier de prospects avec les abonnés de Meetic, pour les antivirus. Ceux qui consultaient l'horoscope ou le Tarot étaient fichés dans le secteur Cartomancie et c'était ainsi pour tous les profils à traiter.
Il arrivait toujours que les prospects substantiels pré-selectionnés finissent par appeler ASSATAN, dépannage informatique en tout genre ou contactent ses autres services.

Le PDG d'ASSATAN n'avait pas d'états d'âme. Maints déboires amoureux, le sentiment d'avoir raté sa vie affective et aussi l'appétit sanguin qui l'habitait, sa concupiscence, sa rancoeur accumulée envers les couples amoureux, sa misanthropie générale faisaient d'elle un être machiavélique dépourvu de tout scrupule. Le cas le plus grave survenu aujourd'hui– les journaux avaient titré : « Une jeune fille, harcelée par des spams menaçants, se suicide » – ne l'avait pas arrêtée. Pourtant, son assistant de direction l'avait mise en garde: ils allaient trop loin... Mais non. Elle n'avait jamais hésité et n'hésiterait jamais devant aucune basse manœuvre : elle n'avait rien à perdre, sauf de l'argent et c'était hors de question. Physiquement, Lila Tall avait un charme fou. Ses formes charnues, son teint de fleur, l'incarnat incroyable de sa peau, son sourire faisaient d'elle une très jolie femme et la lueur impérieuse de ses yeux révélait son tempérament. C'était une beauté diabolique : un physique de rêve, un cœur de fiel.

Quand la sonnette retentit, elle ouvrit la porte... Le livreur ? Non, ce n'était pas lui... Il avait joint sa photo à son CV.
L'homme qui se tenait devant elle lui fit une forte impression. Il était très séduisant... et la suavité de sa voix, extraordinaire. Que disait-il ? Elle ne comprit pas sur le champ tant elle restait envoûtée par son regard.
— Signez-là... Signez. En bas du parchemin, répétait-il.
Et elle comprit.
La noirceur de son âme l'avait amenée à ce point de non- retour Elle pouvait signer, se damner, oui. Que perdrait-elle ? Rien. Que gagnerait-elle ? demanda-t-elle. Il ne répondit pas. Mais elle sut. L'ellipse doublée d'un regard si pénétrant était trop... suggestive...
Lui, son regard était charbonneux, profond, étincelant. Son regard à elle était de feu. On eut dit deux gerbes d'éclairs qui se rencontraient un soir d'orage et allaient s'électrocuter ensemble pour former un brasier grandiose. Et éternel...
Elle signa. 




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